Audrey Sovignet, "hackeuse" des systèmes d'exclusion

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Portrait de la fondatrice d’I Wheel Share

 

 

On ne sait si c’est quand les étoiles s’alignent, mais il arrive que les esprits se rencontrent : ainsi, il y a quelques semaines, le même jour, la rédaction du blog EVE entendait parler par trois différentes personnes du groupe Orange (dont Emmanuelle Jardat, initiatrice du réseau « femmes mobiles ») d’Audrey Sovignet : « une start-uppeuse géniale, il faut que vous la rencontriez« , « une fille super punchy, un modèle de leadership nouvelle génération« , « la candidate idéale pour un portrait« .

Un portrait, dites-vous? Qu’à cela ne tienne! Le blog EVE est allée à la rencontre d’Audrey Sovignet, fondatrice d’I Wheel Share, pour se faire raconter son histoire…

 

Rendez-vous est pris un matin de printemps, rue Biscornet, mini-cité parfaitement parisienne au coeur du quartier Bastille où s’est installée SenseCube, incubateur de start-up sociales innovantes. La petite trentaine chic et décontractée, Audrey Sovignet reçoit autour d’une tasse de thé. « Que voulez-vous savoir?« . Sa vie, en résumé, tout ce qui conduit une jeune graphiste à se lancer dans l’entrepreneuriat et à créer une appli révolutionnaire à l’usage des personnes handicapées.

Le sujet du handicap, elle n’en fait aucun mystère. Il s’est imposé dans sa vie, il y a deux ans. Quand Lucas, son jeune frère s’est retrouvé paraplégique à la suite d’un grave accident de la circulation. Aux vacances de Noël qui ont suivi, elle passe une semaine non-stop avec lui, jeune homme « plein de vie qui, dès sa rééducation terminée, a décidé de ne renoncer à rien« , ni au sport, ni aux sorties, ni à aucun plaisir de la jeunesse.

 

Et là, ce qu’elle croyait savoir, comme tout le monde, des difficultés que rencontre une personne handicapée, devient une réalité « au-delà de tout ce qu’un-e valide peut imaginer« .

C’est la poubelle au milieu du trottoir qui empêche de passer, c’est l’ascenseur du ciné que seul un employé peut actionner sauf que l’employé a fini son service à l’heure de la dernière séance et qu’il n’y a pas de 3G pour prévenir quiconque qu’on est coincé à l’étage ; c’est le châssis d’une porte d’entrée trop étroit pour qu’y passe en largeur un fauteuil ; c’est la boîte de nuit qui refuse la personne en chaise roulante au motif que les valides pourraient trébucher contre en dansant ! « Des situations parfois scandaleuses, des situations parfois cocasses » et frère et soeur d’alterner moments de colère et fous rires quand ensemble, ils les listent.

Car I Wheel Share, ça a commencé comme ça, par un listing de choses vécues et un recensement de lieux accueillants et moins accueillants pour les personnes à mobilité réduite.

 

« Des témoignages, il y en a, sur les blogs, les forums, les sites d’auto-support, l’information est abondante, mais éparpillée« , constate Audrey. Des annuaires de lieux accessibles, ça existe aussi, mais l’approche est assez formelle, qui s’arrête volontiers à la présence déclarée d’équipements, un ressaut à l’entrée, une rampe d’accès ou des sanitaires aménagées. Ca n’en dit pas assez sur l’expérience de la personne, sur l’accessibilité effective et la convivialité réelle des lieux. Alors, Audrey et Lucas imaginent une sorte de « FourSquare ou de Tinder de la mobilité« , autrement dit une appli communautaire avec un système de géolocalisation et des fonctionnalités dynamiques pour encourager la prise de parole et le partage d’expérience.

 

Plusieurs années auparavant, étudiante à Simplon, Audrey a crée une zone d’expression orale virtuelle/réelle avec système de géolocalisation des bavardages. Depuis l’adolescence, elle se passionne pour les systèmes de codage en tout genre et bricole des solutions pour profiter à fond du web 2.0 sans avoir à sacrifier sa pudeur. Joueuse dans l’âme, elle compte parmi les irréductibles optimistes qui considèrent l’exercice à contrainte comme une bonne raison de « s’obliger à être plus malin que les systèmes et à innover pour rester libre et autonome« . Pour aller au bout de cette logique-là, la création d’une entreprise bientôt s’impose.

Aaron Fotheringham

Le choix du nom est presqu’évident : « Lucas avait sur son fond d’écran la photo d’une de ses idoles, Aaron Fotheringham, un champion de WCMX (la pratique du skatepark en fauteuil) dont le blase est Wheelz. Ca nous a tout de suite inspirés. Ensuite, il y a tous les jeux de mots sur Wheel et Will, Chair et Share et puis le « I » pour la prise de parole à la première personne et l’engagement.« 

 

Au même moment, le réseau de femmes entrepreneures Biilink ouvre les inscriptions pour la deuxième édition de ce concours « Je crée, je développe, je pérennise ». Audrey candidate, sans trop y penser, plus occupée qu’elle est alors à construire sa communauté, à bâtir son offre, à penser son business model. Mais à quelques heures du 8 mars 2014, on la prévient qu’elle est attendue au Numa pour recevoir le grand prix « Ma première entreprise » des mains de Fleur Pellerin. S’ensuit un « tourbillon médiatique« : Le Parisien, L’Express, France Info, la presse on et off-line spécialisée dans les questions d’accessibilité, mais aussi de femmes, d’entrepreneuriat et de nouvelles technologies lui ouvre micros et colonnes. « C’est génial et c’est aussi assez angoissant, parce que pour l’heure, il n’y a rien de concret, rien à montrer.« 

 

Il va falloir donner un gros coup de collier pour sortir l’appli d’ici une petite année! Audrey a l’intuition qu’il lui faut élargir son équipe. Deux développeurs, un expert back-end et 4 étudiant-es en mission (dont l’un en situation de handicap) complètent la team I Wheel Share entre fin 2014 et le printemps 2015. En septembre dernier, Philippe Lamart, quitte un poste marketing chez un géant des matériaux et équipements pour l’habitat afin de s’investir comme associé aux côtés d’Audrey et de Lucas. Philippe, ils l’ont rencontré via la job board de MakeSense, le réseau social des actrices et acteurs de l’économie sociale et solidaire. Son double-profil de pro du marketing et de bénévole à Emmaüs leur tape dans l’oeil. Lui qui n’aime rien tant que fréquenter les innovant-es est hyper enthousiaste.

 

Et il ne va pas être déçu avec Audrey, qui assume « avoir tout le temps de nouvelles idées et de nouvelles envies » et qui a surtout l’esprit « ultra open » des vrai-es actrices et acteurs de changement : elle sait notamment que jamais elle ne perd son temps quand elle est ailleurs que derrière son ordinateur. En état d’éveil incessant, constamment en quête d’inspiration et recherchant toujours le frottement des styles, des pratiques et des convictions, elle multiplie les occasions de converser avec les mondes : celui de l’entreprise, quand elle prend par exemple ses quartiers à la Villa Bonne Nouvelle d’Orange ; celui de l’associatif, quand elle occupe ses heures de loisirs à la remise en état de biclous dans un atelier solidaire ; celui de l’enseignement quand elle participe à des événements Noise à Sciences Po…

 

 

Grande adepte du « gagnant-gagnant », Audrey ne raffole pas des solutions punitives et ne trouve à la contrainte de qualités que lorsqu’elle est faite pour pousser au dépassement.

Aussi, elle n’entend pas faire d’I Wheel Share l’instrument du bashing des institutions et entreprises en retard sur l’accessibilité. Elle préfère engager le dialogue et le partenariat avec elles au travers de l’organisation d’événements dans leurs propres espaces, pour leur « donner à vivre, dans un esprit festif, l’expérience de l’espace insuffisamment inclusif« .

On appelle ça des carrotmobs : « c’est l’inverse du boycott : on ne boude pas les lieux et commerces qui n’accueillent pas ou pas encore assez bien les personnes en situation de handicap, mais au contraire, on les investit« , en proposant des opérations d’image pour les marques avec un système de reversion des recettes de chaque soirée pour le financement d’équipements adaptés (un menu en braille pour un restau, une rampe en kit pour une petite boutique…). C’est du « hacking joyeux de l’espace public« , résume Audrey Sovignet.

 

Le hacking, c’est l’un des concepts favoris de cette fondue de jeux oulipiens, systèmes de codages et autres détournements. D’ailleurs, quand elle parle de son jeune frère, ce n’est pas dans des termes classiquement compatissants : elle dit de lui qu’il a « hacké le handicap! Il en pirate les perceptions, il en dépasse la condition imposée pour créer ses usages de son propre corps, de son fauteuil et de tout l’espace public.« 

Donnerait-elle par analogie ce conseil-là, celui de « hacker » les systèmes traditionnels de légitimité, à toute personne qui n’a pas la place qu’elle mérite, et en particulier (elle nous a vu venir), aux femmes? Sans hésiter : « l’égalité femmes/hommes, comme le handicap, il faut l’aborder avec naturel, en partant du principe qu’on a sa place à prendre et qu’on est légitime à faire bouger ce qui fait obstacle. Je ne me sens pas spécialement féministe, mais je suis ambitieuse et je me défendrai s’il le faut en situation de discrimination ; le reste du temps, je m’imposerai, avec ma façon de faire, de la créativité, de l’humour, de l’audace et des mains tendues. »

 

 

Marie Donzel, pour le blog EVE. Avec la complicité d’Emmanuelle Jardat, Maryse Droff, Roxane Adle Aiguier et Antonina Szulc, pour Orange.

Envie de soutenir Audrey et de participer à l’aventure « I Wheel Share » : rendez-vous sur Ulule!

C’est aujourd’hui même que démarre la campagne de crowdfunding d’I Wheel Share.

Destinée à financer la finalisation du développement de l’appli, cette levée de fonds participative permet de contribuer à un projet de sens en même tant qu’elle promet de joyeuses récompenses : de stickers, posters et goodies au design réjouissant de la plateforme jusqu’à la réalisation d’un dessin inédit et unique par Audrey elle-même, en passant par des invitations aux événements I Wheel Share (dont des visites guidées d’un Paris accessible ET inattendu)…

 

 

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