baby-foot-rene-pierre

Le football féminin est-il en train de gagner la partie de la visibilité?

admin Best practices, Développement personnel, Egalité professionnelle, Innovation, Rôles modèles

Rencontre avec Nicole Abar

 

Le 8 juin dernier, toute une pléiade de personnalités, de Muriel Robin à André Manoukian, en passant par Marco Prince, Anne Le Nen, Valérie Expert, Ruth Elkrieff, Firmine Richard, Valérie Damidot, Cendrine Dominguez ou Aïda Touihiri, s’était donné rendez-vous au Village by CA pour… Un tournoi de baby-foot! 

Mais un tournoi un peu particulier : pour la première fois dans l’histoire de la star des jeux de table, les figurines sous les manettes étaient des footballeuses! 

 

Organisé par le Crédit Agricole, « partenaire de tous les footballs », pour fêter le coup d’envoi du Mondial 2015, l’événement fut aussi l’occasion d’une grande table ronde sur le sport féminin, en présence de l’ancienne joueuse de haut niveau Nicole Abar (dont l’association « Liberté aux joueuses » percevra les bénéfices de la prochaine vente aux enchères du prototype de « baby-foot filles » dédicacé par toutes les célébrités ayant participé au tournoi et les joueuses de l’Equipe de France féminine ayant participé au mondial au Canada en juillet 2015). 

 

Pour celle qui veut faire de l’égalité un sport pour toutes et tous, cette initiative envoie un signal fort. Et à l’heure où le foot féminin accède enfin à la reconnaissance populaire qu’il mérite, elle rêve de la voir bientôt dupliquée à grande échelle. Rencontre. 

 

 

Eve le blog : Quelle a été votre réaction, quand le Groupe Crédit Agricole vous a contactée pour vous proposer de participer à une journée dédiée au foot féminin, avec en point d’orgue ce tournoi de baby-foot filles?

Nicole Abar : Quand Olga Trostiansky, (ndlr : directrice de la diversité du Groupe Credit Agricole SA) m’a appelée pour me parler de ce projet de tournoi de baby-foot filles, j’ai tout de suite trouvé l’idée géniale! Le sport, c’est la pratique, chacun-e à son niveau, c’est le spectacle, mais c’est aussi du lien social et toute une culture populaire, dont le baby-foot est un des emblèmes. Un « baby-foot filles », c’est tout un symbole : la féminisation du foot, ce n’est plus seulement la féminisation de la pratique, c’est aussi la féminisation en marche de la culture qui entoure le foot.

Mon rêve, maintenant, c’est que pour la prochaine coupe du monde qui aura lieu en France en 2019, on fasse fabriquer en grand nombre des baby-foots mixtes, avec des figurines filles et des figurines garçons et qu’on en équipe tous les clubs et tous les bars de l’hexagone! Les sponsors ont, à mon avis, une bonne carte à jouer avec cette idée.

 

 

Eve le blog : Diriez-vous que le foot féminin est en train de gagner la partie de la visibilité et de la reconnaissance populaire?

Nicole Abar : Je me réjouis de voir que le foot féminin, qui à mon époque, n’avait rien, pas d’équipement prévu pour les joueuses (on flottait dans les maillots des gars et les chaussettes pointure 43), pas de créneaux pour les entraînements (on se battait pour qu’on nous mette la lumière dans le stade en soirée, seul moment où le terrain était libre), pas de compétitions officielles (ndlr : le championnat de France féminin a été créé en 1974, l’Euro en 1984 et le Mondial en 1991), pas de sponsors et évidemment aucune visibilité, soit en train de prendre sa juste place dans le monde sportif, mais aussi dans la société toute entière.

La médiatisation exceptionnelle de la Coupe du Monde qui a eu lieu cette année au Canada confirme que le mouvement est lancé, et je suis sûre qu’il va encore s’amplifier.

 

 

Eve le blog : Pour vous, qu’est-ce qui a provoqué le « déclic » médiatique? Qu’est-ce qui a permis que le foot féminin trouve enfin, à l’occasion de ce Mondial 2015, un large public?

Nicole Abar : Les médias ont longtemps prétendu qu’ils ne parlaient pas du foot féminin parce que ça n’intéressait pas le public. J’ai toujours eu la conviction inverse que le foot féminin emballerait le public dès lors qu’une grande chaîne de télévision en clair le donnerait à voir, tout simplement. La décision prise en 2011 par la Fédération, de vendre dans un même lot les droits de retransmission du foot féminin et du foot masculin a été un déclencheur. Et cette année-là, D8 qui pensait peut-être au départ prendre un risque, a finalement décroché, le soir de la demi-finale, le record annuel d’audience de la TNT, tous programmes confondus.

La démonstration a été faite d’une, que le foot féminin, c’est du vrai foot, avec du jeu, de l’action, du suspense (pour ceux qui en doutaient), et de deux, que ce n’est pas un truc de niche mais un spectacle passionnant pour le grand public.

En 2015, W9 a encore pulvérisé des records d’audience, cette fois-ci dès le début du tournoi. Le très beau parcours des Bleues dans la compétition n’y est pas pour rien, bien sûr. Et c’est là qu’il s’est vraiment joué quelque chose : les Français-es étaient derrière leur équipe, en fervent-es supporters du maillot bleu dans la compétition internationale, qu’importait en cet instant qu’il fut porté par des garçons ou des filles!

 

 

Eve le blog : Malgré cela, on a encore assisté à quelques dérapages sexistes, dans les commentaires, en particulier…

Nicole Abar : Oui… Et que ça m’énerve! Bon, il y a du mieux : on n’en est plus à faire des comparaisons pour savoir si c’est du vrai foot ou pas, si les filles jouent mieux ou moins bien que les garçons. Mais la question de la féminité des sportives reste omniprésente dans les commentaires : est-ce qu’elles sont jolies? est-ce qu’elles sont sexys? est-ce qu’elles sont capables d’être glamour en dehors du terrain? Ca revient tout le temps.

Dans le sport comme ailleurs, en entreprise ou dans la vie politique, il faut toujours que les femmes justifient que leur compétence ne va pas nuire pas à leur féminité.

 

 

Eve le blog : Comment peut-on se débarrasser de ce sournois soupçon qu’une femme puissante risque de sacrifier une partie de sa féminité?

Nicole Abar, speaker à EVE

Nicole Abar : Je continue à penser que la lutte contre les stéréotypes dès le plus jeune âge est la clé, pour permettre aux filles et aux garçons de développer toutes leurs compétences et de gagner en confiance en leurs capacités, sans être systématiquement ramenés à leur identité de genre.

J’avais bâti le programme des ABCD de l’égalité en ce sens, et sans aucune autre arrière-pensée, quoiqu’en ait dit (de faux, calomnieux et parfois délirant) ses détracteurs. Je ne nie pas la différence des sexes, je combats la distribution par sexe des aptitudes et des compétences. Et je veux lutter contre tout ce qui, dans la norme de genre, décourage les filles (et les garçons aussi) d’exprimer leurs talents.

Je vous donne un exemple, que je trouve très parlant : au cours de la mise en œuvre des ABCD de l’égalité, j’ai échangé avec de nombreux professionnels de l’éducation et l’un d’eux, Conseiller Pédagogique en EPS, m’a rapporté une anecdote qui le touchait de près ; sa propre fille de 5-6 ans était rentrée très chagrine un soir parce qu’on s’était moqué d’elle dans la cour de récréation au motif qu’elle « courrait comme un garçon ». En fait, ce que les autres appelaient « courir comme un garçon », c’était juste courir vite et bien. Mais en quoi « courir vite et bien », c’est une attitude de garçon? C’est juste une bonne compétence sportive à encourager. Pour ça, on n’a pas besoin de le valoriser comme une compétence masculine. Et on ne peut de toute façon pas accepter qu’une fille (et plus tard une femme) qui fait seulement quelque chose de bien, sans spécialement imiter les garçons, mais juste en mettant en œuvre ses propres capacités, renonce à exercer sa compétence, parce qu’elle ne se sentirait pas en conformité avec ce que la norme sociale attend d’elle.

 

 

Propos recueillis par Marie Donzel, pour le blog EVE.

 

 

L’actu de Nicole Abar, c’est aussi le FLOT « Etre en responsabilité demain : se former à l’égalité femmes/hommes

 

La première FLOT* dédiée à l’égalité femmes/hommes a été officiellement lancée le 3 juin 2015.

Produite par l’Initiative Sillages, développé sous l’égide de la Conférence des Grandes Ecoles en partenariat avec les associations Femmes et Mathématiques, Femmes et Sciences, Femmes Ingénieures et Réussir l’Egalité Femmes Hommes, portée par Nathalie Van de Wiele, cette formation de niveau licence, entièrement gratuite, se déroule en 7 séquences de 2 heures. Nicole Abar introduit le module assure « Parité et mixité des filières ». 

 


* FLOT – Formation en Ligne Ouverte à Tous est la traduction française de MOOC – Massive Online Open Courses.