C’est quoi l’adelphité ?

Eve, Le Blog Egalité professionnelle, Inspirations

 

6 mars 2017, l’émission DataGueule, diffusée sur France 4 ainsi que Youtube et DailyMotion est consacrée, Journée Internationale des Droits des Femmes oblige, aux inégalités entre les sexes. Intitulée « liberté, égalité, adelphité », elle popularise en quelques heures, via les réseaux sociaux, une notion jusqu’ici connue d’un petit nombre d’expert.es des questions de genre. Mais qu’est-ce donc que cette « adelphité » qui voudrait bouter « fraternité » hors la devise républicaine française pour y prendre sa place ?

 

(Allons) Enfants de la matrice !

Adelphité tient sa racine du grec δελφύς qui signifie « matrice », « utérus ». Utilisé comme suffixe, -delphe a donné un certain nombre de termes scientifiques se rapportant aux organes reproducteurs femelles : par exemple, didelphe est utilisé pour certaines espèces animales qui sont équipées de deux poches pour le développement du petit à naître, comme le kangourou ou le koala.

 

Ulysse et ses « frères » d’équipage

– delphe a aussi donné adelphe. A l’époque d’Homère, c’est le terme qu’on préfère à « phrater » pour dire « frère ». Selon John V. Fine, historien de l’Université du Michigan et auteur d’une histoire critique du grec ancien, il faut le comprendre comme une volonté de ne pas entendre la fraternité comme une notion littérale mais comme l’appartenance à une communauté matrice. Ainsi, dès ses origines, « adelphe » porte la marque d’une sublimation du lien fraternel, à la croisée de l’origine commune et de l’adhésion à un « être ensemble ».

 

 

Des frères en religion aux frères en République : faire destin commun

Les textes sacrés prendront le terme « frères » comme tel : proches et disciples du prophète, puis, par extension, membres de la communauté religieuse. Ensemble unis par des valeurs, solidaires les uns des autres, se devant assistance et faisant corps commun face aux attaques subies par l’un des leurs ou visant tout ou partie de la communauté.

 

Estampe du XVIIIè siècle

La République, telle qu’elle voit le jour en France après la Révolution, entend d’abord la fraternité comme un sentiment fédérateur, qui doit faire vivre l’esprit d’unité de la nation rassemblée. Tous frères, qui que l’on soit, d’où que l’on vienne, quelles que soient les éventuelles autres appartenances que l’on revendique ou allégeances que l’on fasse, mais qui se soumettent de toute façon à la première de toutes : la reconnaissance de la République.

 

Initialement politique, la fraternité va être investie dans la constitution française de 1848 d’une mission sociale : « La République doit, par une assistance fraternelle, assurer l’existence des citoyens nécessiteux, soit en leur procurant du travail dans les limites de ses ressources, soit en donnant, à défaut de la famille, des secours à ceux qui sont hors d’état de travailler ».

 

 

De la reconnaissance entre similaires à la fraternité « universelle » 

Emile Durkheim

Fraternité devient alors quasi-synonyme de solidarité nationale, selon la doctrine du « père de la sociologie » Emile Durkheim qui établit le concept de « conscience collective ». Fruit du partage des valeurs communes d’un groupe/d’une société, et facteur premier de lien social, cette « conscience collective » passe par la reconnaissance entre similaires : chaque individu voit d’abord son même en l’autre. Cette équivalence primaire entre individus fait obligation de solidarité en dehors du libre-arbitre : elle est due à tous et par tous, sans considération des éventuelles préférences individuelles et des choix singuliers de soutenir tel.le ou tel.le selon des affinités particulières. Cette solidarité dite « mécanique » fonde de grands principes des droits et devoirs humains : l’interdit de la mise en servitude, le droit d’asile, le devoir d’assistance à personne en situation de danger ou de vulnérabilité…

 

La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948

Née et développée en France au cours du XIXè siècle, cette vision de la fraternité s’imprime dans la formalisation des fondamentaux de l’universalité, voulue par l’ONU. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 évoque en effet, dès son préambule, la « famille humaine » et consacre, dans son article premier, « l’esprit de fraternité ». Les humains naissent « libres et égaux en dignité et en droits » et « doivent agir les uns envers les autres » en se souvenant qu’ils sont comme des frères…

 

 

Une fraternité exclusive des sœurs ?    

Les clubs féminins de la Révolution française posent d’emblée la question de la place des « soeurs » dans la « fraternité »

Des frères, seulement ? Et les sœurs, alors ? Dès la Révolution française, la question est posée. Les clubs féminins de 1789 (qui seront interdits après 1793) soulignent avec pertinence que la citoyenneté adossée à l’égalité s’organise entre hommes/frères, à l’exclusion des femmes privées de droits politiques et économiques… Alors même que les frères ne sont rien ni personne s’ils n’ont pas en commun une mère (réelle ou symbolique). Les choses sont entendues chez les « pères » de la Révolution : le féminin est renvoyé à la seule fonction de matrice et nourricière, et la République ne reconnait la femme qu’à travers ce symbole (dont Marianne est l’une des plus évidentes incarnations).

 

Pour la politiste experte de l’égalité femmes/hommes Réjane Sénac, il y a là un « péché originel » de la République française, et par extension de toutes celles qui la prendront pour modèle, que ne résout pas l’appel lancée aux femmes à se projeter dans un universel qui se conçoit et s’écrit au masculin. En effet, les femmes, écartées de la citoyenneté à ses origines, vont devoir conquérir des droits fondamentaux qui ont été accordés sans conditions aux hommes entre eux. L’histoire des droits des femmes, qui sont d’abord – faut-il le rappeler – des droits humains par lesquels les femmes (appartenant à l’humanité jusqu’à preuve du contraire) devraient être légitimement couvertes, est une histoire de combats… Et de débats. Longtemps, rappelle Réjane Sénac, on argumente de la « moins-value » essentielle (c’est-à-dire procédant de leur « nature ») des femmes pour restreindre leur participation à la citoyenneté, à la société et à l’économie : elles sont des moins-que-frères. Puis la vapeur se renverse et c’est une « plus-value » que l’on attend d’elles : on leur fait une place en tant que mieux-que-frères, notamment réputées plus équipées de « soft skills », « complémentaires » des compétences traditionnelles et indispensables à la performance d’aujourd’hui et demain.

 

 

Liberté, égalité, adelphité… Pour des droits « humains » réellement universels et une organisation sociale effectivement plus égalitaire que « binaire » et « complémentaire »

Penser la diversité par rapport à une norme centrale à partir de laquelle se définissent des « différent.es » fait obstacle à l’égalité réelle

Y a-t-il dans ces conditions possibilité d’une réelle égalité ? Car dans cette configuration, les « frères » restent premiers et centraux dans l’ordre de la « normalité » et de la légitimité. Les « non frères » ainsi que Réjane Sénac désigne les femmes mais aussi d’autres populations d’ « invité.es » — si ce n’est de pièces rapportées — dans la « famille humaine », ayant à définir leur identité et leur place en tant que « différents » par rapport à ceux qui se sont préalablement reconnus comme des « similaires ».

 

Faut-il alors remplacer la fraternité par une notion ne souffrant aucune ambiguïté sur le genre des humain.es se devant d’emblée et sans conditions traitement digne et équitable ainsi que solidarité ? Le concept d’« adelphité » pourrait bien s’opposer en même temps que l’on discute de la généralisation de l’appellation de « droits humains » en remplacement de celle de « droits de l’homme ».

 

Tou.te.s adelphes, tou.te.s singulier.es, défini.es par soi-même et non par rapport à une norme.

Bien sûr, la substitution lexicale ne saurait à elle seule établir l’égalité en droits, en dignité et en faits. Mais la « conscience collective » chère à Durkheim s’articulant autour de valeurs et symboles, on tiendrait avec ce neutre inclusif d’ « adelphe », une base pour réinstruire la force du lien matriciel débarrassé d’une binarité opposant « frère » et « non frère », « mêmes » et « différents », femmes et hommes, nationaux et étrangers, vieux et jeunes etc.

 

En sommes, tou.te.s adelphes, tou.te.s partageant un destin commun et chacun.e singulier.e, défini.e en soi-même et par soi-même et non par assimilation, comparaison ou opposition à un genre, une origine, une couleur de peau, une génération etc…

 

 

Marie Donzel, pour le webmagazine EVE