Catherine Sueur, directrice générale déléguée de Radio France : "Travaillons notre confiance en nous et osons surprendre"

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Catherine Sueur est directrice générale déléguée de Radio France. Dans le cadre de notre dossier thématique « femmes et médias », nous avons voulu recueillir son avis de dirigeante du premier groupe radiophonique français sur toutes les questions qui nous intéressent : les qualités d’un manager, la conduite du changement, l’égalité professionnelle… Et bien sûr le leadership au féminin.

 

Rencontre enthousiasmante avec une femme franche, ouverte et engagée.

 

 

 

Eve le blog : Bonjour Catherine. Vous êtes directrice générale déléguée de Radio France. Quel a été votre parcours jusqu’ici?

Catherine Sueur : Je suis haut fonctionnaire. J’ai toujours voulu travailler pour l’intérêt général et pour cela, j’ai passé des concours de la fonction publique : Polytechnique puis l’ENA. En sortant de l’ENA, j’ai été affectée à l’inspection générale des finances. J’ai mené un travail d’audit et d’évaluation de politiques publiques à Bercy. C’était exigeant et passionnant. Mais au bout de quatre ans, on m’a fait une proposition qui ne se refusait pas : administratrice générale adjointe du Musée du Louvre, en charge des politiques culturelles et du mécénat. C’est là, qu’en encadrant plusieurs centaines de personnes, j’ai commencé à affûter des qualités managériales.

 

 

Eve le blog : Comment définiriez-vous justement les qualités d’un manager?

Catherine Sueur : Ce que j’ai tout de suite compris, dès que j’ai commencé à avoir des responsabilités engageant d’autres ressources humaines que moi-même, c’est que savoir faire des choses, avoir une vision, des idées, une stratégie n’est porteur que si on sait faire avec les autres, que si on sait écouter et se faire écouter, comprendre et se faire comprendre… Et plus que tout, un manager, c’est quelqu’un qui sait faire grandir les autres.

La dynamique du changement, c’est celle-là : créer à la fois du cadre et de la souplesse pour faire évoluer ensemble les structures et les humains. Vous savez, quand après le Louvre, j’ai été appelée au poste de Secrétaire Générale du Groupe Le Monde, plein de gens m’ont dit « Alors, tu vas changer toute l’équipe de direction?« . Ce présupposé m’a surprise : oui, il y avait de grands défis de transformation (toute la réorganisation industrielle et la transition digitale d’un groupe de presse écrite alors en grandes difficultés), mais je ne voyais pas en quoi ça passerait préalablement par le fait de virer des gens. On ne fait pas bouger une organisation en remplaçant les personnes, mais en créant des conditions pour que ces personnes soient innovantes.

 

 

Eve le blog : C’est ce poste au Monde vous a donné le « virus des médias » et envie de rejoindre Radio France ensuite?

Catherine Sueur : C’est sans doute ce qui a donné l’idée à Jean-Luc Hees de m’appeler! Et avec des arguments convaincants : me donner un périmètre plus large, me permettre de retrouver le service public et de faire la synthèse de tout ce que j’avais fait jusque là.

Les médias, effectivement, c’est un univers passionnant : c’est un milieu où ce qu’on cherche, c’est à comprendre le monde et à le donner à comprendre aux autres. Les personnalités sont fortes, vous avez affaire à des gens informés, exigeants, tenaces, qui ont des valeurs et qui les défendent. C’est très stimulant!

 

 

Eve le blog : C’est assurément un univers vivant et très enrichissant, mais on le dit aussi à la traîne sur certaines questions… Vous me voyez venir : je pense notamment à la question de l’égalité femmes/hommes. Rareté des femmes aux postes de direction et progressions inégales des carrières, sous-représentation des expertes à l’antenne, stéréotypes sexistes… Où en est Radio France sur ce sujet ?

Catherine Sueur : Pour les médias, c’est un sujet double : un sujet organisation et RH en tant qu’employeur et un sujet production en tant que diffuseur de contenus qui ont une influence sur l’opinion, donc une responsabilité à l’égard de la société. L’un ne va pas sans l’autre, j’ai la conviction qu’il faut travailler, en même temps, sur l’égalité en interne et sur une meilleure visibilité des femmes à l’antenne.

Dès que je suis arrivée, j’ai souhaité engager une politique d’égalité professionnelle. Pour cela, j’ai commencé, sur le conseil de Brigitte Grésy, par faire le constat : observer, évaluer, montrer, c’est déjà commencer à construire. Alors, j’ai fait faire une grande enquête en interne qui a permis que le sujet soit mis sur la table et que l’expression se libère.

Il y a des choses qu’on a ensuite pu faire tout de suite : pour le volet antenne, nous avons lancé l’opération « femmes/hommes, partageons le micro« , nous avons pris l’engagement de mettre 30% au moins de femmes à l’antenne dans les Matinales et nous sommes en dialogue permanent avec le CSA sur ce thème.

Pour le volet RH, nous avons renforcé les dispositions de l’accord d’égalité professionnelle de 2007 en mettant l’accent sur les mesures de qualité de vie au travail et d’articulation vie pro/vie perso, nous avons créé des viviers de femmes à haut potentiel, j’ai lancé un réseau de femmes.

Un gros enjeu va être la féminisation des postes de direction des antennes régionales : aujourd’hui, sur 44 stations locales, seulement 3 ont une femme à leur tête. Comme je vous le disais, on ne change pas les organisations en remplaçant les gens du jour au lendemain : je ne vais pas virer 20 hommes de qualité qui ont fait leurs preuves et méritent leur place. Donc, la question, ce n’est pas comment remplacer des têtes masculines par des têtes féminines, c’est comment proposer une organisation qui n’écarte pas les femmes qui méritent aussi d’accéder aux responsabilités. C’est un travail de fond qui impose de sortir d’une vision par trop pyramidale et malthusianniste des fonctions.

 

 

Eve le blog : Vous êtes aujourd’hui connue pour votre engagement en faveur de l’égalité. Avez-vous toujours été convaincue par l’importance de cette question?

Catherine Sueur : L’égalité est au centre de mes valeurs et au coeur de mon attachement au service public. Mais sur la question des femmes en particulier, j’ai beaucoup mûri au fil des ans. Quand, la loi sur le parité a été votée, j’avais 22 ans et j’étais à Polytechnique, là où « une femme est un homme comme un autre« . Je me souviens de m’être dit : « Mais, c’est un scandale, cette loi! C’est une insulte à ma génération! Nous sommes parfaitement capables de faire notre place sans quotas« . J’ai découvert une réalité plus ambiguë que ça, en voyant plein de femmes talentueuses ne pas avoir, de fait, la carrière qu’elles méritaient et en constatant qu’effectivement, même quand une classe d’âge part avec les mêmes chances, 20 ans après il y a une minorités de femmes aux postes les plus en vue.

Du coup, quand vous êtes une femme qui a de hautes responsabilités, vous êtes surtout entourée d’hommes, je le vis tous les jours. Ca n’est pas gênant en soi, mais ça créé implicitement des attentes que vous vous comportiez « en femme« , voire carrément en maman, parfois… Le « bossy » dont parle Sheryl Sandberg, c’est un vrai sujet pour le leadership des femmes : j’ai parfois eu des remarques curieuses à propos de ma fermeté dans le travail, on m’a même dit une fois « tu n’es pas toujours gentille« . Je me demande quel dirigeant homme s’entend reprocher de manquer de « gentillesse« . De souplesse, peut-être parce que c’est une qualité professionnelle, mais de gentillesse ou de douceur, non, parce que c’est déplacé.

Je sais qu’on ne peut pas faire comme si ça n’existait pas, ces attentes, et qu’elles ne sont pas malveillantes, mais je pense qu’il y a un travail collectif sur nos représentations à mener pour repositionner le débat : la mixité n’a pas vocation à distribuer des rôles mais à rendre possibles les échanges.

Ce travail, c’est aussi aux femmes de le conduire pour faire évoluer leurs représentations d’elles-mêmes : je cite encore Sheryl Sandberg, mais quand elle dit que nous avons parfois tendance à attendre qu’on remarque combien on est douées sans chercher à le faire savoir nous-mêmes, qu’on vienne nous chercher plutôt que d’aller au-devant des opportunités et à vouloir qu’on nous supplie pour surtout ne jamais avoir l’air de demander, elle n’a pas complètement tort… Travaillons notre confiance en nous et osons surprendre! « A nous regarder, ils s’habitueront« ….

 

 

 

Propos recueillis par Marie Donzel et Marisa Guevara

 

 

Lire aussi : 

 

– Notre portrait de Marie-Laure Sauty de Chalon, PDG d’aufeminin.com

– Notre billet consacré au « Guide des Expertes« 

– Notre article sur l’initiative « Prenons la Une » des femmes de presse françaises

– Notre boîte à outils « prise de parole en public et dans les médias »

 

 

 

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