Frédérique Bedos : "Nous ne relèverons aucun défi de notre temps sans prendre à bras le corps la question de l'égalité entre femmes et hommes."

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Le blog EVE vous annonçait il y a quelques jours la diffusion du film « Des femmes et des hommes », réalisé par Frédérique Bedos, en projection-débat au Palais des Nations de Genève le 6 mars, puis sur TV5 Monde le 8 mars (d’autres dates sont prévues – voir notre encadré en fin d’article).

Enthousiasmée par ce documentaire original d’une puissance rarement égalée, notre équipe a eu envie d’en savoir plus… Et a eu la chance de rencontrer Frédérique Bedos, une femme qui porte sur le monde et les humain-es un regard optimiste et bienveillant, tout en tenant un discours de vrai franc-parler. Si, si, c’est possible! Et ça fait tellement de bien. Interview.

 

 

 

Eve le blog : Bonjour Frédérique. Tout le monde vous connait comme animatrice de télévision. Mais vous êtes aussi la fondatrice d’un grand programme philanthropique : le Projet Imagine. Qu’est-ce que ce Projet Imagine, d’où vient-il?

Frédérique Bedos : Le Projet Imagine procède d’un double déclic, professionnel et personnel. Le déclic professionnel, je m’en souviens très bien, c’était en février 2008. J’étais alors animatrice d’une émission sur M6 qui marchait bien. Mon métier faisait que j’étais toujours par monts et par vaux, découvrant des réalités différentes de par le monde… Et faisant aussi le constat que partout, on regardait la télé, et que ce média, le plus populaire de tous, diffusait une immense majorité de messages anxiogènes, violents et/ou abêtissants.

C’est un peu banal de dire ça, mais vous avez des gens pour vous rétorquer « si c’est nul sur telle chaîne, il y en a plein d’autres qu’on peut regarder. Si c’est pareil sur toutes les chaînes, rien n’empêche d’éteindre la télé! » Ce n’est pas une réponse satisfaisante, ce n’est même pas une réponse du tout. C’est un prétexte pour minimiser l’impact et la responsabilité, mais la réalité, c’est qu’à moins d’habiter sur Mars, personne n’échappe aux médias et aux messages insécurisants qu’ils diffusent. Et ce n’est pas anodin : cela grignote l’espérance, cela vide l’énergie

 

 

Eve le blog : Et le déclic plus personnel?

Frédérique Bedos : Porter ce regard critique sur mon propre métier m’a beaucoup interrogée personnellement, à un moment précis de ma vie où le puzzle de mes expériences, de mes valeurs, de mes envies se mettait en place.

Cette période de réflexion a fait remonter en moi beaucoup de souvenirs d’enfance. J’ai été adoptée par des parents qui avaient les valeurs d’entraide, de partage et d’amour chevillées au coeur. Mes parents ont adopté beaucoup d’enfants, (j’ai une vingtaine de frères et soeurs), mais ce n’est pas parce qu’ils voulaient battre un record, c’est parce qu’à chaque fois que dans leur vie, ils ont rencontré un enfant qu’on disait « inadoptable » (expression terrifiante qui sonne comme une condamnation) parce que cet enfant n’avait pas le bon âge ou bien parce qu’il avait une maladie, un handicap ou un passé particulièrement difficile, ils ont décidé qu’ils ne pouvaient pas le laisser sans parent. Mes parents, c’était des gens très ordinaires au sens commun (si on entend par là des gens qui ne font pas de bruit, qui ne se vantent pas, dont on ne parle pas) mais des gens parfaitement extraordinaires, évidemment, qui ont changé la vie de plein d’autres gens, dont j’ai la chance de faire partie. Et des gens formidables comme eux, il y en a plein. Mais je trouve que les messages des médias ne rendent pas justice à tous ces héros discrets.

Voilà comment est né le Projet Imagine, de ma conviction que je pouvais faire mon métier avec du sens, en faisant des films qui sont là pour inspirer et encourager à bâtir le meilleur ensemble. J’appelle cela le journalisme d’espérance.

 

 

Eve le blog : Cette notion de journalisme d’espérance est porteuse d’un optimisme salvateur. Mais comment conjuguer cet état d’esprit positif avec une vraie lucidité sur l’état du monde?

Frédérique Bedos : Nous ne faisons pas le journal des bonnes nouvelles. Mon état d’esprit n’est pas à redécorer le discours pour rendre le monde plus flatteur à l’écran. Il est à faire des films utiles.

Ce que je veux, c’est que quand on a fini de regarder un de mes films, on ne soit pas accablé-e par le désastre, mais qu’on ait envie de se lever de son fauteuil, de retrousser ses manches et d’agir.

C’est ça, le journalisme d’espérance : c’est de l’information, avec toutes ses exigences de lucidité et de véracité, mais dont chacun-e peut s’emparer pour être sujet de sa propre vie et de la marche du monde.

Faire des portraits de « héros discrets », c’est déjà en soi un message d’encouragement : regardez, ces gens qui vous ressemblent font des choses extraordinaires. Et maintenant, à vous de jouer!

 

 

Eve le blog : En somme, ce sont des rôles-modèles accessibles que vous proposez?

Frédérique Bedos : Accessibles, oui, parce qu’ils n’appartiennent pas à une élite, au sens classique du terme. Mais ce sont des gens bluffants, d’une intelligence remarquable, qui ont une philosophie de vie très profonde, qui sont capables de faire des choix radicaux et qui déploient une énergie incroyable pour soulever des montagnes!

Ce qui est fort, c’est de montrer que cela puise toujours sa source dans une volonté, chez ces personnes, de faire leur part… Je fais ici à dessein une allusion à la parabole du colibri, dont s’inspire le logo du Projet Imagine.

 

 

 

Eve le blog : Imagine produit donc ce film « Des femmes et des hommes », que vous réalisez, et qui donne la parole à de nombreux-ses porteuses et porteurs de changement, qui partout dans le monde, oeuvrent à faire progresser l’égalité. Ce sujet précis, de l’égalité femmes/hommes, vous était-il initialement familier?

Frédérique Bedos : Je suis journaliste et le coeur de mon métier, au fond, c’est d’être curieuse de tout. Alors, même si j’avais des idées sur la question de l’égalité femmes/hommes, j’ai vraiment décidé de partir sans a priori.

En l’occurrence, sur ce sujet-là plus que tout autre, cet état d’esprit est essentiel : tout le monde pense connaître la question et beaucoup de gens croient ne même pas avoir besoin de s’informer et de débattre pour se forger des idées. Or, c’est bien l’un des sujets les plus vastes, les plus complexes, les plus fins qu’il m’ait jamais été donné de traiter.

L’égalité femmes/hommes, c’est une question de civilisation, c’est compliqué, ça va sur des terrains sensibles, ça heurte immanquablement des identités et des cultures et ça ne peut ni être renvoyé à de l’idéologie ni à de simples intuitions de prétendu bon sens (mais qui sont en fait des perceptions stéréotypées…).

 

 

Eve le blog : Qu’est-ce qui vous décide alors, de vous emparer d’un sujet aussi vaste et complexe?

Frédérique Bedos : Après mon film sur la justice restauratrice, j’ai été invitée par l’ONU à participer au Conseil des Droits de l’Homme. Ce jour-là, j’ai entendu un discours très grave de Ban Ki-Moon : il faisait part de son inquiétude de ne parvenir aux objectifs du millénaire du fait d’un recul significatif des droits des femmes dans le monde.

Un recul significatif? Pour moi comme pour la plupart des gens, les droits des femmes progressaient, lentement sans doute, mais on allait dans le bon sens. Sauf que non! Et que ce recul des droits des femmes, cette dégradation de leur condition met en péril l’avenir de la planète, à commencer par la paix et tout ce qui est d’enjeux primordiaux aujourd’hui, du point de vue économique, social, environnemental

Ce jour-là, j’ai eu envie de faire le film, mais j’étais aussi prévenue qu’il allait m’emmener très loin. Et c’est bien ce qui s’est passé : de rencontres passionnantes en questionnements défiant tous les clichés, j’ai vu la réalité de la vie des femmes dans le monde, j’ai vu aussi des personnes qui refusent de tenir pour acquises les inégalités et qui refusent d’attendre que ça change tout seul, mais qui ont décidé de se bouger pour faire bouger les choses.

 

 

Eve le blog : Vous dites que le progrès des droits des femmes est très intimement articulé aux enjeux les plus forts de notre monde contemporain. Ca bat en brèche le discours qu’on a plus l’habitude d’entendre, que c’est un sujet thématique parmi d’autres, dont on peut parler le 8 mars, mais qui n’a pas sa place non plus tous les soirs au 20 heures…

Frédérique Bedos : Vous savez, « Des femmes et des hommes » a été projeté à Matignon 10 jours après les événements de Charlie Hebdo. Cette projection était prévue depuis longtemps et peut-être imaginions-nous que ce film, terminé plusieurs semaines avant, n’aurait rien à voir avec ce qui nous secouait ce jour-là. Sauf que toute la salle, même moi qui connait le film par coeur, a soudain vu dans « Des femmes et des hommes » des personnes parler de terrorisme, d’intégrisme religieux, de journalistes interdits de s’exprimer… Et cela dans des termes qui faisaient si précisément écho à ce que nous venions de vivre à Paris, début janvier, que c’en était stupéfiant.

Les femmes ont des choses à dire sur les problèmes graves de notre époque et ce qu’elles ont à dire, il est urgent qu’on puisse l’entendre! Nous ne relèverons aucun défi de notre temps sans prendre à bras le corps la question de l’égalité de droits et de traitement entre femmes et hommes.

 

 

Eve le blog : Cette parole sur l’importance de mettre la question de l’égalité non seulement à l’agenda, mais bien au centre de celui-ci, n’est pas sans rappeler le propos d’une certaine Emma Watson ou d’autres grandes figures médiatiques qui ont décidé de se faire les porte-voix de ce combat. Vous inscrivez-vous dans ce mouvement de « stars engagées »?

Frédérique Bedos : Je ne suis pas Emma Waston, je n’ai pas sa notoriété (rire)! Mais bien sûr que je pense qu’il faut que des personnalités médiatisées s’emparent de ce sujet et portent une parole haute et forte auprès de leur public.

Une femme comme Emma Watson est un référent pour des milliers de jeunes filles et jeunes garçons ; ce qu’elle fait en leur parlant très directement d’égalité, c’est aller les chercher, quasiment par ma main, là où le divertissement fait diversion pour les emmener au coeur de ce qui fait question. C’est très puissant.

Le monde anglo-saxon est plus familier de cet engagement des personnalités, mais ça commence aussi à venir en France. Il y a de l’espoir, puisque je vous le dis! (rire).

 

 

Eve le blog : Que répondez-vous à celles et ceux qui s’étonnent, voire s’inquiètent que l’on « glamourise » le combat pour l’égalité des droits?

Frédérique Bedos : Je crois que montrer la beauté, ce n’est pas vider le sens.

J’ai tenu, en réalisant mon film, à ce que les femmes qui y apparaissent soient belles à l’écran. Qu’elles soient bien éclairées, bien filmées, bien mises en valeur. Pour moi, ça n’a rien à voir avec de la cosmétique, c’est un message en soi : ces femmes, de tous âges, de toutes origines, qui sont des femmes intelligentes, des femmes qui parlent (et avec quelle audace!), des femmes qui ont des tripes, ce sont des femmes belles! Magnifiques, charismatiques, qui donnent envie de leur ressembler.

Et puis au passage, mine de rien, ça met un échec quelques clichés misogynes résistants sur les femmes : si, si, elles sont à la fois belles, intelligentes et fortes (rire). Vous n’avez qu’à regarder le film pour achever de vous en convaincre!

 

 

Eve le blog : Le film montre qu’il y a des voies pour le changement, qu’il y a des choses à faire, tout de suite et qui sont à la portée de toutes et tous. Pour vous, ce serait quoi, une action plus urgente ou plus importante que toute autre?

Frédérique Bedos : Toutes les actions que le film montre sont importantes et urgentes, tous les terrains sur lesquels les inégalités de droit et de traitement se manifestent sont des champs légitimes d’action. Et je pense que chacun-e, de là où il ou elle est, peut faire quelque chose pour faire progresser l’égalité.

Alors, je vous répondrais sur ce que moi, Frédérique Bedos, journaliste, colibri comme les autres, je pense devoir et pouvoir faire : à savoir mon métier, qui consiste à informer de façon juste, dans le respect et le courage. Ca peut paraître grandiloquent, mais ce que ça dit, concrètement, c’est que je refuse le pré-jugement, je refuse d’être donneuse de leçons, je refuse de produire et de véhiculer des caricatures.

Je veux au contraire porter un regard bienveillant, je veux faire comprendre que les sujets sont compliqués et qu’ils n’appellent pas de réponses binaires, mais demandent en revanche de la curiosité et de la considération pour l’autre.

Je veux aussi faire confiance au public : mon film est exigeant, il s’interdit le sensationnalisme, il soulève plein de questions et j’ai la conviction que recevoir cela est à la portée de tout spectateur de télévision, que ce soit vous, moi, ou n’importe qui.

 

 

 

Propos recueillis par Marie Donzel, pour le blog EVE, avec la complicité d’Anne Guillaumat de Blignières (Caisse des dépots et Consignations)

 

 

« Des femmes et des hommes » est un film produit par Projet Imagine, parrainé par la CNUCED, en partenariat avec Kering et Orange (partenaire du Programme EVE).

 

 

PROJECTION PRESSE LE 3 MARS 2015, à 9h15

Journalistes et professionnel-les, il est encore temps de vous inscrire pour participer la projection privée du mardi 3 mars.

 

Renseignez-vous et inscrivez-vous en contactant Orange Studio : contact.orangestudio@orange.com

 

 

 

« Des femmes et des hommes » – L’agenda

 

6 mars 2015 – Projection-débat au Palais des Nations à Genève

8 mars 2015 – Diffusion sur TV5 Monde à 19 h05 de la version 52′

13 mars 2015 – Projection-débat au siège de l’ONU, à New York

Mai 2015 – Projection en side event au festival de Cannes du film dans son intégralité

A partir de juin 2015 – Diffusion en salle et en VOD

 

 

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