Oui, vous avez du charisme!… Puisque Béatrice Toulon vous le dit.

Eve, Le Blog Développement personnel, Egalité professionnelle, Leadership, Rôles modèles

 

Cheffe d’entreprise, journaliste, conférencière, coach, média-traîneuse, formatrice, Béatrice Toulon est une femme aux multiples casquettes qui, très tôt engagée en faveur de l’égalité professionnelle et du leadership partagé, conduit depuis de nombreuses années de passionnants travaux (théoriques comme de terrain), sur les questions de légitimité, de visibilité et de prise de parole des femmes. Pour la première fois, elle partage son savoir sur ces sujets dans un livre qui paraît aujourd’hui même chez Dunod.

C’est Oui, vous avez du charisme!, l’essai très attendu sur un thème dont tout le monde parle (et en bien, de surcroît) mais que chacun-e a du mal à cerner.

Alors, le charisme, qu’est-ce que c’est? De quoi ça procède? Est-ce que tout le monde peut en avoir? Est-ce qu’il en faut forcément pour être un-e bon-ne leader? On en parle avec l’auteure.

 

 

Eve le blog : Bonjour Béatrice. Dès les premières pages de votre livre, vous dites la difficulté de définir le charisme. Pourquoi ce que tout le monde reconnaît, presqu’au premier coup d’oeil, est si difficile à décrire et à qualifier?

Béatrice Toulon : Le charisme, c’est d’abord un ressenti, le résultat de l’effet que quelqu’un produit sur les autres. Et un effet, ce n’est pas facile à définir. Ca impressionne, ça a l’air d’être quasiment alchimique, ça semble relever de l’inné de la personne, de ce qu’elle est, par nature… De ce fait, ça suscite aussi pas mal de fantasmes.

 

 

Eve le blog : Pourtant, vous dites que ça se travaille. Il y a une recette pour devenir charismatique?

Béatrice Toulon : Il n’y a pas de recette au sens culinaire du terme, mettez un peu de ceci, puis un peu de cela et vous aurez du charisme. Mais ce n’est pas non plus résumable à : « soyez vous-même et le reste suivra ». Le charisme appartient au champ des relations humaines qui obéissent à des grandes lois éternelles et non écrites qu’il vaut mieux connaître et appliquer subtilement grâce à des techniques de communication. Les plus grandes figures charismatiques comme Mandela ou de Gaulle ne s’en privaient pas.

Mais on n’est pas charismatique dans l’absolu, on l’est dans l’incarnation de nos états intérieurs, ce peut être des convictions, un art, un savoir-faire, une expertise, un projet, ça peut être l’envie de relier les gens, de prendre des responsabilités dans l’entreprise, l’important c’est qu’il y ait de l’envie et, donc, de la vie, et le désir de le communiquer aux autres.

La première étape consiste à identifier ce qu’il est important pour soi d’exprimer. Ensuite, il faudra mobiliser son désir et son énergie, parfois les réveiller parce qu’ils ont été enfouis profond et en imprégner les autres par sa façon de s’exprimer

 

 

Eve le blog : Vous parlez ici d’incarnation. Dans votre livre, vous dites que le charisme bénéficie d’une « aura quasi divine » mais qu’il repose aussi sur la proximité. C’est cela l’incarnation : représenter quelque chose de supérieurement respecté tout en étant parmi les humain-es?

Nelson Mandela

Béatrice Toulon : C’est exactement ça, le charismatique est à la fois au-dessus de nous et à côté. Le charisme, c’est une expression de la puissance sans l’arrogance.

Cela passe par le fait d’accepter que l’on est imparfait, faillible, parce que c’est la condition humaine et que ce n’est pas une raison pour ne pas avancer.

C’est une conscience de soi tranquille et modeste et néanmoins profonde et solide. Regardez des personnalités politiques qui font des lapsus : elles perdent de leur superbe quand elles se vexent, mais gagnent en sympathie voire en autorité quand elles assument et en rient. Les artistes montées très haut dans le star système qui font des selfies avec leurs fans sont encore plus adulées : « non seulement, elle chante super bien, mais en plus elle est super simple« . A l’inverse, si une artiste dit : « je peux tout faire, je suis très créative« , comme cela a été le cas récemment, même si c’est vrai, elle va être automatiquement contestée jusque dans son talent : « elle est ridicule, et franchement elle joue pas si bien que ça… »

Le charisme, comme l’autorité, ne se décrète pas, c’est aux autres d’en décider.

 

 

Eve le blog : C’est l’art de se rendre sympa… C’est pas un peu manipulateur, sur les bords?

Béatrice Toulon : Je sais que c’est une préoccupation et je le comprends mais pour moi c’est une fausse question. La manipulation est dans l’intention et seulement dans l’intention, comme un marteau qui sert à accrocher un tableau au mur ou à tuer quelqu’un. Quand je parle à un bébé et que je lui adresse un « areuh, areuh » avec un grand sourire, je ne le manipule pas, j’essaie d’entrer en communication avec lui. Bien sûr, si mon but est de l’amadouer pour lui piquer son doudou, il y a manipulation, mais c’est rarement mon intention. A cette question de la possible manipulation, je répondrai donc : à nous, auditoire, de rester vigilant-es.

Donc, si je mets de côté cette question morale, on peut effectivement et on doit travailler la façon dont on devient plus et mieux attentif ou attentive aux autres. C’est l’empathie, au sens propre du terme, c’est-à-dire le fait de prendre en considération le point de vue et les attentes des autres quand on interagit avec eux. Ca ne mène pas à l’hypocrisie ou au double-discours, c’est simplement la condition première pour entrer en connexion avec les autres, parler leur langue. Sans cela, pas d’expression possible du charisme.

 

 

Eve le blog : Votre livre s’adresse à tout le monde, mais tout particulièrement aux femmes. Ont-elles moins de charisme que les hommes?

Béatrice Toulon : Les femmes n’ont pas du tout moins de charisme que les hommes! Pas du tout ! Des années d’interventions sur le leadership des femmes, en entreprise, dans les établissements d’enseignement supérieur, dans les collectivités, m’en ont convaincue. Mais les femmes se heurtent d’une part au regard qu’on porte sur elles, les stéréotypes, et d’autre part à leur auto-censure.

A l’arrivée, soit elles restent dans le rang et font de parfaites n°2, soit elles se mettent en avant et on trouve qu’elles en font trop. L’impasse ! Le livre est né contre ce sentiment d’impuissance, de ma volonté de trouver des voies pour avancer, sans devoir attendre que les stéréotypes cèdent du terrain un jour. J’ai notamment cerné, au cours de ma pratique que travailler sur la rhétorique permet de contourner cette question des stéréotypes en axant le discours non pas la façon dont les femmes sont perçues, mais la façon dont elles se racontent.

Exprimer son savoir, pousser son énergie, développer des compétences narratives pour donner à vivre ce que l’on a à dire, ça fait passer le genre de qui parle au second plan. Les femmes qui ont envie d’être traitées dans leur singularité d’être humain et pas en tant que représentante de la corporation des femmes, sont contentes de pouvoir s’exprimer sans être constamment renvoyées au fait qu’elles sont « une femme en train de s’exprimer« . La rhétorique, qui est un art de communiquer, produit toujours un effet sur l’auditoire et transcende la question du genre. C’est comme quand un conteur lance son : ‘Il était une fois…« , vous vous moquez de savoir si c’est un homme ou une femme qui parle, vous attendez l’histoire.

 

 

Eve le blog : Cette idée d’être « une femme et plein d’autres choses » quand on s’exprime rejoint la notion de « moi pluriel » qui fait partie des messages clés de votre ouvrage…

Descartes

Béatrice Toulon : C’est très important de comprendre cela. Le « moi pluriel », c’est tout simplement en finir avec cette vision occidentale qui sépare l’esprit du corps, la raison des émotions. Nous sommes des êtres de raison et d’émotions. Non seulement les émotions n’ont pas moins de valeur que la raison, mais elles sont parties prenantes dans notre raisonnement, parce que notre raison est intimement mêlée à nos émotions et qu’elles s’interpénètrent.

Je pense à un débat récent auquel j’ai assisté sur le nucléaire où, en plein milieu des arguments scientifiques et économiques, l’ingénieur anti-nucléaire a soudain lancé : « je ne supporte pas l’idée de mourir en laissant ça à mes enfants. » Le charisme s’exprime quand il active précisément des émotions chez les interlocuteurs en même temps qu’il est énonciateur d’idées et d’arguments.

Dans nos esprits dits cartésiens et marqués par la philosophie platonicienne (même si c’est faire une lecture un peu rapide de Platon comme de Descartes), quand l’émotion est là, il y a suspicion de passion dangereuse, voire crainte d’endoctrinement des foules. C’est sous-estimer la liberté des gens, qui ne se cherchent pas tous un gourou. Et de toutes façons, bannir les émotions ne les fait pas disparaître. C’est surtout donner une mauvaise réponse (pas d’émotion dans le discours honnête) à une vraie question (c’est quoi un discours honnête?). Rien n’indique que l’omnipotence de la raison garantit l’intégrité ou la vérité.

 

 

 

Eve le blog : Ces notions de raison et d’émotion, vous les placez aux arêtes d’un « triangle charismatique » qui compte aussi une troisième dimension, l’ethos. Pouvons-nous revenir en détail sur ce fameux triangle logos/pathos/ethos qui fonde la méthodologie que vous avez bâtie pour permettre à chacun et chacune de gagner en charisme? Le logos, pour commencer, c’est quoi?

Béatrice Toulon : Ca peut paraître un peu compliqué comme ça mais en réalité c’est très simple. Et fondamental. Le logos, c’est la raison, au sens large et c’est la parole. C’est ce que l’on sait, c’est ce que l’on dit, ce sont nos arguments, c’est aussi la clarté de l’expression, la précision du vocabulaire, la concision de la pensée.

C’est ce qui vous pose en personne « sachante« , en expert-e. Nous avons des élites sorties des grandes écoles qui sont blindées de logos. Ces élites se sont formées sur la croyance que si l’idée est bonne et que l’on sait faire une phrase claire pour la traduire, elle passera. Déception assurée, même si on est dans une société cartésienne qui valorise le logos. Mais en réalité ça ne suffit pas. L’ethos et le pathos comptent tout autant…

 

 

Eve le blog : Alors, qu’est-ce que l’ethos?

Roselyne Bachelot

Béatrice Toulon : L’ethos, c’est la personne derrière la fonction et derrière l’idée. C’est ce qu’on ressent de vous, qui va inspirer aux autres des commentaires tels que : « elle est solide« , « c’est quelqu’un de déterminé« , « il sait où il va« , « c’est une belle personne« .

Ca suppose d’accepter de se dévoiler, de libérer son énergie, d’exprimer son désir, de ne pas rester barricadé-e derrière son titre, ses connaissances, sa fonction. Si vous êtes invité-e à faire une présentation, cela invite à aller un peu au-delà, à s’engager, s’impliquer. Il faut s’autoriser à imprimer sa marque, à laisser son empreinte unique sur les choses. Ce pourra être dans les mots, une anecdote personnelle, de l’auto-dérision, ou des mots de conviction. Je me souviens quand Roselyne Bachelot, seule députée RPR à avoir voté « oui » au PACS avait dit à la tribune, en 1998, « c’est mon intégrité personnelle qui me pousse à voter oui, c’est l’honneur de mon parti de me laisser le faire« , ça, c’est de l’ethos. Se limiter au logos, expliquer que les couples homosexuels sont une réalité, par exemple, aurait été possible mais moins fort.

L’ethos c’est aussi la posture, la façon dont on se tient, le corps, la voix. L’ethos est le champ dans lequel les femmes ont le plus de chemin à faire vers l’expression de leur charisme. Sentir quelqu’un de vivant quand il ou elle parle, même si c’est plein de maladresses, parce qu’on n’est pas des machines, c’est ce que nous attendons toutes et tous. Je trouve désolant de voir tant de femmes qui ont des capacités énormes, de l’expertise à revendre mais qui ne « passent pas » devant une assemblée ou sur un plateau de radio ou de télé. C’est leur ethos qu’elles doivent renforcer, non pas en se changeant, mais en osant se montrer telles qu’elles sont, qui elles sont

 

 

 

Eve le blog : Et le pathos?

Philippe Wahl

Béatrice Toulon : Le pathos, c’est le troisième larron de l’expression charismatique, c’est ce qui crée l’émotion chez l’autre. L’émotion, c’est ce qui est poignant, mais c’est aussi le rire, la vibration d’impatience, l’attachement, la colère, la connivence, bref tout ce qui remue ! Le pathos fait appel à l’humour, à la fantaisie, à l’interpellation, au sens du récit, du rythme, du suspense. C’est l’exemple de Philippe Wahl quand il est devenu PDG de La Poste. Il a démarré son premier speech de patron devant l’encadrement par… 3,42 minutes de silence, absolu. Et au bout de ce temps infini il leur a lancé « 3 minutes 42, c’est le temps d’’attente moyen au guichet de la poste. Et c’est insupportable. » Il leur a fait sentir dans leur chair le temps d’attente.

Le pathos, c’est ce qui va permettre de mettre des couleurs à l’échange, de la matière, de créer du lien. Et de mobiliser les gens. Ces choses se travaillent assez efficacement au travers de formations spécifiques : on voit apparaître des ateliers de storytelling, par exemple, qui permettent de rapidement monter en compétence dans l’art de rendre un message vivant.

 

 

Eve le blog : Comment atteindre cet équilibre « triangulaire » qui fait le charisme? On met la pédale douce sur le logos, on bûche les techniques du pathos et on passe à la vitesse supérieure sur l’éthos ?

Béatrice Toulon : On ne met la pédale douce sur rien du tout ! Pas question de s’autocensurer ni d’essayer de devenir quelqu’un d’autre, ce serait dommage, chaque personnalité a ses attraits. Et en plus ce serait peine perdue. L’important, c’est de comprendre que pour s’exprimer avec charisme il faut mettre du logos, de l’ethos et du pathos, les trois piliers de toute communication. Le logos suscite le respect, l’ethos la confiance et le pathos crée le lien et donne à l’autre l’envie de suivre.

Une cadre blindée de logos peut continuer à l’être, ce n’est pas moins valable que d’être un joyeux luron qui fait rire tout le monde. Mais elle doit chercher en elle ce qu’elle peut exprimer dans les champs de l’ethos et du pathos pour une expression plus complète d’elle-même et toucher les autres. Je vais même plus loin en disant qu’un trait de personnalité perçu comme un défaut peut se retourner en qualité aux yeux des autres. Prenez le cas fréquent d’une manageuse perçue comme « trop dure ». Si elle « pousse » davantage son ethos (s’appliquer les règles qu’elle applique aux autres, ou dire les valeurs qui sous-tendent ses exigences) et active davantage le pathos (complimenter ses équipes, dire merci, s’intéresser aux gens, remarquer des nouvelles lunettes…), sa « dureté » peut devenir de « l’exigence » aux yeux de ses collaborateurs et collaboratrices. Parce que la richesse de sa personnalité rejaillit sur les autres, cela devient valorisant de travailler avec elle et d’être reconnu par elle. De même une manageuse perçue comme « trop gentille » peut exprimer un peu plus son savoir, sa vision, affirmer plus ses convictions et sa « gentillesse » deviendra de la « proximité »: « Elle assure et en plus elle est proche de ses équipes« …

Montrer son « moi pluriel » fait entrer les autres dans une appréhension nuancée de ce que l’on est, car personne n’est réductible à un trait de caractère, même fort.

 

 

Eve le blog : Pour finir, vous exprimez, dans votre livre, une idée assez contre-intuitive : que leadership et charisme ne sont pas synonymes et que parfois ils ne vont pas de pair…

Béatrice Toulon : Les deux concepts sont trop associés dans les esprits, en particulier ceux des patron-nes. Le leadership, c’est un déploiement de talents vers une réalisation commune qui entraîne des équipes, c’est une forme de don de soi pour mobiliser les énergies, faire avancer le projet vers les objectifs et faire grandir les autres. Le charisme, c’est du rayonnement de soi, qui peut effectivement entraîner l’adhésion et soulever l’enthousiasme, mais pas forcément au profit d’un projet collectif. Des personnes charismatiques peuvent se révéler de mauvais leaders. Vous avez aussi de vrais leaders qui ne sont pas de grands charismatiques. Il y a plein de façons d’embarquer les autres

Bien sûr, pour les plus hautes fonctions ou pour les grands changements, tout le monde est à la recherche du leader charismatique. Mais c’est plutôt rare et en plus, contrairement à la légende, le charisme n’est pas durable. Un Général convenait à une France en déroute qui avait besoin de se redresser. Mais en 68, quand il était « interdit d’interdire« , son style faisait moins effet! La personne doit savoir s’adapter au changement d’époque, de culture. Le charisme, ça se travaille, ça évolue et ça se développe.

Conclusion, si une personne a du potentiel, pas besoin d’attendre qu’elle soit déjà charismatique pour la mettre en position de leadership.

 

 

 

Propos recueillis par Marie Donzel, pour le blog EVE.

 

 

 

 

Le jeu-concours du blog EVE

 

Il est encore temps de jouer avec le blog EVE pour tenter de gagner l’un des trois exemplaires de Oui, vous avez du charisme! offerts par les éditions Dunod.

 

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