Rire des stéréotypes pour créer le déclic

Eve, Le Blog Egalité professionnelle

Rencontre avec Aline Crépin, directrice de la RSE du Groupe Randstad France

 

 

 

« Je me suis fait violence pour engager une femme et vous m’annoncez que vous êtes enceinte? » dit l’employeur visiblement excédé à la collaboratrice qui lui fait face.

Le même, d’humeur plus magnanime, à une autre : « Ok, je vais temporairement aligner votre salaire sur celui d’un homme en attendant que vous en trouviez un! ».

Et celui-là, ne voyant pas, mais vraiment pas où est le mal : « Soyons lucides, Sonia, si vous aviez vraiment de l’ambition, vous auriez depuis longtemps quitté votre mari et vos enfants ».

C’est croqué comme des caricatures de canard satirique, percutantes au premier coup d’oeil, grinçantes à souhait et savamment ironiques. Mais ça sort d’une campagne tout ce qu’il y a de plus officiel du très sérieux cabinet d’intérim et recrutement Randstad. Un modèle d’audace (et de redoutable efficacité) en matière de sensibilisation aux stéréotypes.

Pour en savoir plus, le blog Eve est allé à la rencontre d’Aline Crépin, Directrice de la RSE du Groupe Randstad France.

 

 

 

 

Eve le blog : Bonjour Aline. Randstad crée un sacré buzz depuis 2011, avec sa campagne annuelle contre les stéréotypes. Vous vouliez frapper un grand coup?

Aline Crépin : Le buzz n’était pas prévu. Au départ, cette campagne ne ciblait que l’interne, et venait s’inscrire dans la continuité d’une politique mixité et diversité qui avait déjà acquis une certaine maturité.

Nous sommes labellisés Egalité depuis 2008, Diversité depuis 2009, signataires depuis l’origine de la Charte de la Diversité, nous avons une politique active de féminisation du management, un dispositif d’alerte pour les cas de discriminations et de harcèlement, entre autres actions pour l’égalité des chances…

Dans notre secteur, nous étions déjà identifiés comme une entreprise particulièrement vigilante sur la prise en compte de la mixité et des diversités. Il est vrai que le grand public ne le savait peut-être pas. Pour autant, notre intention en 2011 n’était pas de faire une opération d’image. Ce que nous voulions, c’était nous doter d’un outil de sensibilisation aux stéréotypes qui puisse toucher l’ensemble de nos collaborateurs et collaboratrices de façon un peu différente de ce que nous avions essayé auparavant.

Il se trouve qu’ils ont complètement adhéré, et même au-delà, puisqu’ils ont d’emblée demandé à pouvoir diffuser les dessins à leurs clients, c’est arrivé ensuite aux oreilles de blogueurs et sur les réseaux sociaux…

Puis, en 2013, le jour où nous signons la Charte de l’Autre Cercle, Najat Vallaud-Belkacem tombe sur les affiches dans notre salle du Conseil et s’exclame « Mais il faut publier ça dans la presse! ». Ce que nous avons fait, puisque c’était un ordre de la Ministre (rire)! Et c’est comme ça que c’est devenu, dans les faits, une campagne externe aussi.

 

  

Eve le blog : Pourquoi avoir choisi le dessin de presse, avec toute son irrévérence, pour traiter des stéréotypes?

Aline Crépin : La question des stéréotypes est centrale dans les politiques d’égalité et de diversité. Sur le principe, tout le monde est contre. Mais en pratique, des stéréotypes, on en a toutes et tous, qui nous conduisent parfois à agir contre nos intentions, sans même nous en rendre compte. Il y a de l’irrationnel là-dedans, ça touche à notre inconscient.

Ce qui fait que les discours classiques qui font appel à la pédagogie sont bien sûr utiles, en particulier pour combattre les idées reçues, mais il faut, en même temps qu’on explique, réussir à créer un déclic émotionnel. Nous nous sommes dits qu’en faisant rire des stéréotypes, on pourrait mettre chacun-e face à ses contradictions, sans être moralisateurs.

 

 

Eve le blog : Pourquoi avez-vous choisi le dessinateur Chéreau ?

Aline Crépin : Nous avons choisi Chéreau parce qu’il a ce véritable esprit des dessinateurs de presse, capables de croquer les choses sur le vif en décalant le regard juste ce qu’il faut pour tourner les situations en dérision et créer l’effet comique qui ne sacrifie rien au sens.

Ce que nous lui avons demandé de faire, c’est son métier de caricaturiste et pas autre chose : de nous proposer de l’incorrect, du franchement gonflé. Je ne sais pas s’il nous a crus, au départ, quand on lui a dit ça, peut-être s’attendait-il à ce que comme ça arrive parfois dans le monde de l’entreprise, on parte d’un brief super audacieux pour arriver au final à un résultat très lisse! Mais quand on a reçu ses premières propositions, on a écarté tout ce qui était un peu tiède et on a gardé les dessins les plus acides, ceux qui grattaient vraiment là où ça démange. A partir de là, je crois qu’il a bien cerné où on voulait aller, pas dans la provoc’ pour la provoc’, mais surtout pas non plus dans la comm’ de bonne conscience.

On ne vient pas dire la bonne parole, on veut provoquer de la réaction et de l’appropriation.

 

 

Eve le blog : Quelles sont les réactions, justement?

Aline Crépin : Le rire, bien sûr, c’est le but. Parfois le rire est un peu jaune, parce que, même si on est dans la caricature, je crois que certaines vignettes font vraiment mouche, on n’est pas loin de situations réellement vécues. On nous dit souvent « Ouh la la! vous allez loin… Mais c’est tellement bien vu!« .

Ce qui va loin, ce n’est pas le dessin, c’est ce qu’il met en lumière, la réalité des discriminations!

Il y a plus de tabou qu’on pourrait le penser : les personnes qui sont victimes de discrimination n’en parlent pas beaucoup, voire ne parviennent pas à se le formuler à elles-mêmes. Cette campagne vise autant à la prise de conscience de la personne qui subit le stéréotype qu’à celle qui le fait subir (ce que nous pouvons chacun-e être, tour à tour, selon les situations).

 

 

Eve le blog : Vous avez décidé de reconduire cette campagne tous les ans. Après l’égalité femmes/hommes, elle traite désormais aussi des discriminations liées aux origines, au handicap, à l’âge, à l’orientation sexuelle… La dernière série de dessins aborde des sujets réputés sensibles, comme le fait religieux ou l’identité transgenre. Ce sont des thématiques sur lesquelles le monde de l’entreprise, dans son ensemble, est encore assez timide. Vous avez décidé de ne pas vous les interdire, pourquoi?

Aline Crépin : Tout sujet de discrimination est difficile. Ceux qui font à peu près consensus aujourd’hui, au moins pour ce qui concerne leur inscription à l’agenda des entreprises, comme l’égalité femmes/hommes, le handicap ou l’emploi des seniors, ne se sont pas imposés d’eux-mêmes. Il a fallu tout un cheminement pour en prendre conscience, les expertiser, bâtir des éléments de langage, définir des angles d’attaque, construire des politiques…

C’est la même chose pour les sujets qui émergent aujourd’hui, tels le fait religieux ou l’identité de genre au travail. Il faut les donner à lire et à comprendre pour que les entreprises puissent s’en emparer.

Randstad estime, en tant qu’intermédiaire de l’emploi, que son rôle sociétal, c’est d’accompagner ce mouvement. Nous sommes, par la nature même de notre métier, confrontés tous les jours aux complexités du marché du travail, aussi bien du point de vue des difficultés que rencontrent les demandeurs d’emploi et salarié-es que de celles qui s’adressent aux employeurs. Nous considérons que cette position nous donne une responsabilité, celle de faire avancer le sujet de l’emploi pour toutes et tous, maintenant et pour l’avenir.

Donc pour vous répondre, nous ne nous interdisons aucun sujet qui vient poser la question du pourquoi, à compétences équivalentes, une personne n’a pas les mêmes chances de trouver un emploi et de l’exercer dans les mêmes conditions que d’autres. C’est un angle finalement assez simple, et sans arrière-pensée : nous ne faisons pas de la polémique, nous mettons en évidence des problématiques qui existent et face auxquelles il faut pouvoir proposer des réponses utiles au terrain.

 

 

 

Propos recueillis par Marie Donzel, pour le blog EVE.

 

 

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