De #MeToo à #BalanceTaPeur : pourquoi (et comment) libérer la parole en ligne

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Le hashtag #BalanceTaPeur, parti du compte Instagram du coach Angelo Foley à l’été 2018 et ayant largement essaimé sur les réseaux sociaux est une invitation à « faire de nos vulnérabilités une force »… En commençant par les assumer et les partager. Pour se sentir moins seul·e, se donner du courage, se sentir appartenir, recevoir du soutien…

Cette initiative invite à se pencher sur les effets de ce qu’on appelle « l’hashtivisme » sur l’empowerment des individus et la force des communautés d’entraide.

Le « hashtivisme » féministe, dès 2007

Dès la création en 2007 du « hashtag », les figures des droits des femmes s’en emparent. Le « Me Too Movement » lancé par la travailleuse sociale Tarana Burke comme une chaîne de solidarité entre femmes victimes de violences se prolonge immédiatement sur les réseaux sociaux. #MeToo est né, 10 ans avant que l’affaire Weinstein n’éclate et que la libération de la parole des femmes devienne le mouvement que l’on sait. En France, en 2017, #MeToo se décline en #BalanceTonPorc. La formule fait grincer certaines mâchoires et la créatrice du hashtag, Sandra Muller, ainsi que de nombreuses femmes qui le relaient essuient de véritables « shit storms ». L’anglophone #MeToo, plus consensuel dans son énonciation, finit par s’imposer en France comme dans le monde.

Des hommes veulent y répondre : certains ressortent #NotAllMen, une adresse de bon sens (tous les hommes ne sont évidemment pas des « porcs »), probablement bien intentionnée, mais qui laisse à certaines « hashtivistes » le goût amer d’être mal écoutées ; d’aucuns avancent #WeToo pour dire leur soutien aux les femmes qui dénoncent les agressions et se désolidariser de celles et ceux qui défendent une « liberté d’importuner » ; d’autres donnent de l’ampleur à #HeForShe qui représente le mouvement des hommes engagés pour l’égalité porté par l’ONU et son ambassadrice de bonne volonté Emma Watson.

Entre 2007 et 2017, d’autres hashtags invitant à la lutte contre le sexisme et les violences faites aux femmes ont fait le buzz. En 2010, #VieDeMeuf émerge, sous l’impulsion de l’association Osez le féminisme, en reprenant les codes de #VieDeMerde, le fil des petites galères de la vie quotidienne. En 2012, la graphiste Anaïs Bourdet lance le tumblr « Paye ta Shnek » qui recueille des témoignages de harcèlement de rue. Le blog fermera en 2019, mais le hashtag lui survit et fait de nombreux petits : #PayeTonTaf sur le harcèlement au travail, #PayeTaFac lancé par des étudiant·e·s d’Avignon pour dénoncer le sexisme à l’Université, #PayeTonGynéco pour alerter sur les violences gynécologiques et obstétriques, #PayeTonJournal libère la parole des femmes journalistes, #PayeTaRobe celle des avocates etc.

Face aux tragédies collectives, le corps social soudé

L’hashtivisme trouve aussi à s’exprimer quand des drames (attentats, catastrophes, pandémie…) surviennent. Là, en même temps qu’il libère la parole sur les émotions, le hashtag se fait cri de ralliement en même temps que signal de trêve dans les conflits et de manifestation de l’unité nationale voire internationale. #JeSuisCharlie aux lendemains des attentats de janvier 2015, comme #PrayForParis après ceux de novembre la même année seront déclinés pour manifester du soutien aux populations de Bamako, Tunis, Bruxelles, Londres, Nice etc. quand ces villes seront à leur tour touchées par le terrorisme.

C’est après ces attaques que se répand aussi sur la toile #NotAfraid en écho à une manifestation sur la Place de la République lors de laquelle les 9 lettres ont été brandies sur de gigantesques panneaux lumineux. #NotAfraid est autant une invitation à se donner du courage les uns les autres qu’à défier le terrorisme en ne renonçant pas à nos habitudes de vie. Le hashtag ressurgit brièvement aux débuts de la pandémie de Covid 19, mais des voix signalent vite un message contre-productif, susceptible de contrevenir aux principes du confinement nécessaire à endiguer la propagation du virus. #RestezChezVous et ses équivalents dans plusieurs langues s’impose, tandis que des réseaux sociaux partent des initiatives telles que chanter à sa fenêtre tous ensemble à la fenêtre en Italie ou applaudir les soignant·e·s chaque soir à 20h en France.

L’expression des émotions en ligne, un phénomène parlant de l’ère du temps

#BalanceTaPeur, lancé en 2018 et déployé à travers toute une offre de contenus (blog, podcast donnant la parole à des témoins…) faisant la part belle à l’expression des émotions, c’est un peu l’antithèse de #NotAfraid. Son créateur, Angelo Foley est thérapeute et coach (en plus d’être musicien et producteur). Son approche holistique met en mouvement 5 champs de nos existences : le corps, les émotions, les relations, l’expérience et la créativité. Il encourage notamment à une forme de story-telling de soi, pour apprivoiser le sens de ce qui nous traverse. Avec #BalanceTaPeur, il a voulu créer un espace de libre expression des vulnérabilités de chacun·e d’abord pour autoriser la parole sur des émotions que l’on ne nous a pas forcément appris à assumer (la peur, la tristesse…) et pour partager des pensées inspirantes (et parfois humoristiques)  ainsi que des questionnements utiles donnant à chacun·e des pistes pour travailler à son développement personnel.

Dans leur ouvrage Le web affectif, une économie numérique des émotions, Camille Alloing et Julien Pierre proposent une analyse critique du phénomène contemporain d’exposition des humeurs sur les réseaux sociaux. Assumant une posture spinoziste, les auteur·e·s considèrent les affects comme des « révélateurs de la puissance d’agir » des individus. Nos émotions produisent des effets sur les autres et peuvent les embarquer dans un mouvement. C’est effectivement ce qui se passe quand un hashtag de libération de la parole se transforme en véritable phénomène de société, #MeToo en étant probablement l’illustration la plus flagrante. Néanmoins, Alloing & Pierre, tout comme le fait la sociologue des émotions Eva Illouz, alertent sur les éventuels effets pervers de ce qu’ils appellent « l’économie des émotions ». Car en termes d’impact, les émotions, c’est certes ce qui nous permet de communiquer de la chaleur humaine, de (se) donner du courage, d’engager les autres dans des élans de solidarité, mais c’est aussi ce qui préside aux impulsions d’achat, aux replis nationalistes ou populistes, aux tentations de bouc-émissarisation… Ce qui n’est pas sans possiblement intéresser des individus ou des organisations qui y ont intérêt : pour vendre leurs produits, pour récolter des suffrages, pour faire pression… Voire pour faire taire une parole qui se libère en la recouvrant par l’écho plus ample d’autres voix. Une certaine prudence quant à la réception des messages faisant appel à notre sensibilité en pénétrant directement notre intimité via les réseaux sociaux s’impose, pour échapper aux potentielles manipulations et rester des citoyen·ne·s vigilant·e·s.

Reste que ces vagues multiples de libération de la parole et des émotions sur le web parlent d’une époque où le besoin d’une part d’être écouté·e en tant qu’individus et d’autre part de se sentir appartenir au collectif n’ont jamais été aussi forts, ou à tout le moins aussi visibles.

Marie Donzel, pour le webmagazine EVE.

 

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