Livre du mois : « Trois mois sous silence », de Judith Aquien

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« On ne dit rien avant la première échographie… » Ni à sa famille, ni aux amis, encore moins au bureau. Qu’est-ce qui se joue dans ce tabou du premier trimestre de grossesse et quels effets cela a sur les femmes ? Telle est la question que soulève Judith Aquien, autrice et entrepreneure sociale, femme engagée, dans son essai-témoignage Trois mois sous silence.

C’est à partir de sa propre expérience de la fausse couche, un moment difficile qu’elle aurait préféré vivre autrement que dans une solitude et un silence propices à un nébuleux sentiment de culpabilité, que Judith Aquien enquête sur les tenants et aboutissants des injonctions sociales qui entourent la grossesse, tout particulièrement à ses débuts. Car même si cela ne se voit pas, les femmes le savent, les femmes le sentent, les femmes le vivent et parfois en subissent les désagréments, entre bousculements hormonaux et légitime appréhension des temps à venir (surtout quand c’est le premier !).

Pour celles qui doivent passer « trois mois sous silence », ce n’est pas sans conséquences. Arrêtons-nous tout particulièrement sur celles qui touchent à la vie professionnelle en général, mais aussi à la confiance en soi, aux interactions au travail, à l’audace, à l’ambition… De façon générale, on sait que la maternité contribue au plafond de verre. Non tant parce que les femmes enceintes seraient systémiquement discriminées (d’énormes progrès ont été accompli en la matière, grâce aux avancées législatives ainsi qu’aux politiques de parentalité des entreprises) mais parce que la grossesse est le terrain favori des freins intériorisés : on ose moins demander une promotion en sachant qu’on va bientôt s’absenter (même si, rationnellement, pas pour plus longtemps que pour une jambe cassée), on se projette plus difficilement dans l’avenir (car, comment savoir ce qu’il en sera de notre disponibilité une fois bébé arrivé…

Même si les papas d’aujourd’hui sont normalement aussi impliqués et contraints par la parentalité), alors on se positionne avec moins d’aisance sur des projets challengeants… Et puis voilà que là où l’on était une femme affirmée et assertive, qui disait ce qu’elle avait à dire et ne s’embarrassait pas de fausses pudeurs, on bredouille en baissant les yeux comme une gamine prise en flagrant délit de polissonnerie quand on nous demande si on n’est pas un peu fatiguée ces temps-ci ou si on serait tentée par un plateau de sushis à midi.

Les « trois mois sous silence », c’est aussi le secret de polichinelle d’un corps vivant, désirant, traversé par des sensations et émotions, un corps organique et un corps en transformation, qui fait intrusion dans le monde de l’entreprise. Ce n’est pas réservé aux femmes enceintes : tou·te·s nous avons, au boulot comme dans les autres espaces de nos existences, un corps qui s’anime, un corps qui s’exprime, un corps qui change…

Mais la fiction d’un être mécanique s’oubliant quand il travaille, d’un pur esprit ne laissant plus place aux émotions et ressentis pour se dédier entièrement à sa tâche, fait obstacle à la reconnaissance des corps et à leur prise en compte, voire au respect qui leur est dû. Et si c’était ça, le problème avec la grossesse, le nœud gordien du tabou qui enjoint celle qui peut encore le cacher à ne pas poser au milieu de la pièce, tel un chien dans un jeu de quilles, ce corps qui ne saurait (faire) taire qu’il contient la vie ?

Une réflexion à méditer, pour celles et ceux qui s’apprêtent à avoir un enfant tout en bossant, mais aussi pour toutes les personnes qui veulent réconcilier toutes les facettes de leur être-soi et faire co-exister harmonieusement tous les pans de leur existence.

 

Marie Donzel, pour le webmagazine EVE

Trois mois sous silence, de Judith Aquien, Editions Payot, 2021

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