Valérie Rocoplan : "Assumons nos personnalités, valorisons les diversités et allons à la rencontre curieuse les un-es des autres"

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Chaque année à EVE, sa plénière sur les stéréotypes sexistes fait un tabac : en démontant les mécanismes implicites d’une répartition par trop figée des rôles entre femmes et hommes qui interdit à chacun-e de déployer tout son potentiel, c’est un vrai souffle pour le changement qu’elle insuffle à la communauté des managers éclairés. C’est aussi un véritable appel au courage d’être soi-même et d’oser agir qu’elle lance aux femmes.

Cette pionnière du coaching en entreprise et de la promotion de la mixité comme levier de performance défend sans relâche le droit des femmes à exprimer leur ambition. Non tant par conviction féministe que par conviction… Talentiste!

Rencontre.

 

 

Programme EVE : Bonjour Valérie, vous êtes à la tête d’un des cabinets de coaching les plus en vue aujourd’hui à Paris… Mais j’ai lu que vous aviez eu une vie professionnelle toute autre avant de devenir coach et de créer votre entreprise…

Valérie Rocoplan : En effet, avant de créer Talentis, j’ai travaillé une quinzaine d’années dans la mode. Un univers qui m’est cher car il se rapporte à une personnalité modèle très inspirante pour moi : ma grand-mère était responsable de rayon dans un grand magasin, elle avait le goût des choses raffinées, du travail soigné et le sens du détail. C’était une personnalité très perfectionniste, très exigeante, qui nourrissait un vrai culte de l’excellence. Elle m’a transmis des valeurs de créativité et de rigueur.

Donc, après Dauphine, j’ai fait un troisième cycle à l’Institut Français de la Mode puis je suis entrée chez Cerutti où j’étais en charge du développement des licences. Puis, après quelques années, je suis passée chez Dior, au marketing accessoires. Ensuite, Essilor est venu me chercher pour un poste de directrice du développement d’une offre de lunettes de luxe. A 29 ans, j’étais au Comité de Direction d’Essilor. J’y ai découvert que j’avais des qualités pour convaincre, pour innover, pour influencer et pour motiver

 

Programme EVE : C’est en prenant conscience de ces qualités qu’est née votre vocation de coach?

Jacques Salomé

Valérie Rocoplan : C’est là que j’ai effectivement commencé à formuler les qualités du leadership. Mais en parallèle, j’avais commencé un travail de thérapie individuelle et collective, qui me passionnait. Je passais beaucoup de temps en séminaires de développement personnel, j’ai notamment eu la chance de rencontrer plusieurs fois Jacques Salomé.

Ce cheminement personnel visant à mieux me connaître m’aidait beaucoup au quotidien en tant que manager. Je sentais que j’étais meilleure moi-même en permettant aux autres d’être meilleurs à leur tour.

 

Programme EVE : A quel moment prenez-vous la décision de quitter Essilor pour vous lancer en tant que coach et créer votre propre structure?

Valérie Rocoplan : Le tournant a lieu l’année de mes 35 ans, c’est souvent une période charnière de la vie ; c’est aussi dans mon parcours, le moment où la filiale d’Essilor pour laquelle je travaille est rachetée. Je me pose alors une question à la fois simple et très engageante pour mon avenir : qu’est-ce que je veux faire? La réponse, c’est coach!

On est en 1999, c’est un tout nouveau métier, mal connu en France, associé dans les esprits à la sphère psy, plutôt tourné sur la vie privée et affective des personnes et presque toujours renvoyé à l’idée que « quelque chose ne va pas ». Moi, j’ai la conviction, dès cette époque, que c’est un métier d’avenir, que c’est un levier de performance et que c’est au monde professionnel que ça va le plus apporter.

 

Programme EVE : Qu’est-ce qui vous fait penser, à ce moment-là, et de façon assez visionnaire, que les managers vont avoir besoin d’être coaché-es?

Valérie Rocoplan : Ce que j’observe alors, c’est qu’à la faveur de transformations de la société en général et du monde de l’entreprise en particulier, le poids du statut s’évapore et que la légitimité trouve moins sa source dans l’autorité que dans la capacité à inspirer et à mobiliser.

Ca va aussi avec une professionnalisation du management : on ne pourra plus grimper dans la hiérarchie en faisant valoir uniquement des compétences et de l’expertise, mais il va falloir aussi développer des qualités humaines, un sens des interactions, une capacité à prendre en compte les diversités de point de vue, une compréhension fine des environnements complexes, une tendance à prendre de l’avance, une économie des énergies humaines sur la durée… Ce sont les qualités du leadership moderne!

 

Programme EVE : C’est une école du leadership que vous voulez alors créer?

Valérie Rocoplan : C’est clair que le système académique traditionnel ne forme pas à tout ça. Mais ce que je propose, ce n’est pas tant une école qu’un territoire de réflexion et de pause consacré à la pratique du management.

C’est aussi un accompagnement personnalisé qui met en relation le développement de la personne et le développement de l’organisation.

C’est pourquoi, à la question « qui aura envie d’une directrice marketing comme coach? », j’ai répondu : toutes et tous celles et ceux qui ont besoin de quelqu’un qui connait bien le monde de l’entreprise et comprend les réalités économiques pour les faire gagner en efficacité et en leadership.

 

Programme EVE : C’est ce qui fait que vous assumez aussi bien l’identité de coach que celle de femme d’affaires?

Valérie Rocoplan : Oui, après une expérience un peu décevante dans des cabinets de coaching existants, j’ai décidé de créer le mien, en 2003, avec le soutien de deux business angels. En passant complètement maître à bord au bout de 18 mois, je suis devenue une vraie cheffe d’entreprise, et j’adore ça.

J’aime autant le rôle d’exécutive coach que celui de dirigeante qui assume toutes ses responsabilités, de la prospection aux relations avec les clients (nous avons aujourd’hui 50 grands comptes!) en passant le management de mon équipe, l’offre marketing et la communication du cabinet, les questions financières et comptables…

 

Programme EVE : Vous avez appelé votre cabinet « Talentis », pourquoi?

Valérie Rocoplan : Parce que je n’aime rien tant que l’idée du talent.

Vous connaissez peut-être les versets de l’Evangile selon Saint-Matthieu consacrés à la Parabole des talents : si tu as un don, ne l’enterre pas, fais-le fructifier.

Un talent, ça ne se protège pas, ça se partage ; ça n’est un cadeau que si on peut en faire profiter les autres.

 

Programme EVE : Le partage, c’est aussi celui des responsabilités entre femmes et hommes dans l’entreprise, un domaine dans lequel Talentis est aujourd’hui très repéré. A quel moment avez-vous décidé de vous emparer de ce sujet?

Valérie Rocoplan : En 2006, HEC au féminin m’a contactée pour donner une conférence sur l’assertivité des femmes. Très franchement, jusque là, je ne m’étais pas posé la question du plafond de verre, je n’avais pas vraiment rencontré de freins dans ma carrière ou en tout cas, je n’avais pas identifié de biais de genre ni dans ma façon d’être avec les autres ni dans leur façon d’être avec moi.

En me plongeant dans la littérature sur les femmes au travail pour préparer cette conférence, j’ai découvert un vrai et vaste sujet, extrêmement subtil et parfaitement passionnant. J’ai notamment pris conscience des stéréotypes, ceux que l’on entretient au sujet des femmes et des hommes ; mais aussi ceux que les femmes entretiennent à leur propre compte.

 

Programme EVE : Quels sont ces stéréotypes ?

Valérie Rocoplan : Les stéréotypes assignés aux femmes sont aussi nombreux que les stéréotypes attribués aux hommes. Et ils peuvent être négatifs comme positifs, pour les unes comme pour les autres. Ce sont des choses assez connues : aux femmes le sens de la conciliation et de l’organisation, mais le manque d’autorité et d’humour ; aux hommes, l’esprit gagneur et la force de conviction, mais la prétendue incapacité à faire plusieurs choses à la fois…

Ce qui est intéressant, c’est de voir comment ces clichés en apparence sans gravité fabriquent de vrais complexes. Je distingue trois grands complexes féminins adossés à des stéréotypes sur la féminité au travail : le complexe de la chic fille, le complexe d’imposture et le complexe du pouvoir…

 

Programme EVE : Reprenons-les un par un… Le complexe de la chic fille, c’est quoi?

Valérie Rocoplan : Le complexe de la chic fille, c’est celui qui fait dire « ce qui compte avant tout, c’est de bien travailler et d’être une bonne camarade… Et aussi une bonne mère, une bonne compagne, une bonne copine, bonne en tout. »

C’est flatteur en apparence, mais très piégeux : c’est le terreau de l’autocensure, on s’interdit de prendre des risques quand on se fixe pour objectif d’être tour le temps bonne en tout et partout.

 

Programme EVE : Le complexe d’imposture…

Valérie Rocoplan : Le complexe d’imposture, c’est ce qui fait qu’une femme se retient, par exemple, de postuler à un job si elle ne se sent pas à 100% des compétences.

C’est aussi ce qui va faire penser à une femme qu’elle n’est pas aussi bien que les autres le pensent, et ça entretient chez elle une crainte latente d’être « démasquée », d’être mise à nu et de tout perdre si elle devait décevoir. C’est un vrai frein à la prise de risque.

Le complexe d’imposture peut encore s’incarner dans une forme de scrupule un peu déplacé : « je ne veux pas piquer la place de quelqu’un ». Ca n’a aucun sens dans un univers de compétition. Or le monde de l’entreprise marche sur deux jambes : la compétition et la collaboration. C’est une question d’équilibre : ceux qui ne font que dans la compétition finissent par se planter, mais ceux – et souvent celles – qui ne veulent faire que dans la collaboration ne peuvent pas tenir debout non plus. Pour sortir du complexe d’imposture, il faut apprendre à aimer la compétition, ce qui signifie aussi apprendre à perdre… Beaucoup de femmes ont horreur de ça, parce qu’elles le prennent personnellement. Elles sont encore trop nombreuses à ne pas voir le territoire de l’entreprise comme un terrain de jeu où l’on gagne des parties et où l’on en perd d’autres, mais où tout échec est une étape d’apprentissage et non la fin du monde

 

Programme EVE : Le complexe du pouvoir, enfin…

Valérie Rocoplan : Par définition, le pouvoir expose, la conviction expose, l’action expose. Le pouvoir attire autant les femmes que les hommes mais l’exposition qu’il génère fait le plus souvent davantage peur aux femmes qu’aux hommes. On ne nous apprend pas à être visibles, c’est une chose, mais surtout on ne nous apprend pas à gérer les effets possiblement négatifs de la mise en lumière. Les personnalités politiques le savent bien : quand vous arrivez au pouvoir, il y a 50% de gens qui vous aiment et 50% qui ne vous aiment pas.

Ne pas être aimé-e de toutes et tous, c’est le prix du pouvoir et l’accepter, ça demande beaucoup de travail sur soi…

 

Programme EVE : Pour accepter de ne pas être aimé-e, il faut aussi avoir un entourage très « supportant », j’emprunte le mot à une autre intervenante d’EVE, Joanna Barsh, qui insiste beaucoup sur le rôle des personnalités « sponsors » qui permettent à un individu de « se lancer » en se sachant soutenu et potentiellement rattrapé en cas de faux pas…

Valérie Rocoplan : Oui, la qualité de l’entourage est un vrai point de vigilance du leadership. Savoir s’entourer et pouvoir compter sur des personnes de confiance est indispensable pour progresser et plus on grimpe, plus ça devient sensible.

Je crois qu’au-delà de ça, ce qui permet de « se lancer » et de prendre de l’ampleur, c’est l’équilibre. C’est le principe même de l’envol, il faut s’équilibrer pour prendre de la hauteur et voler de ses propres ailes.

 

Programme EVE : L’équilibre, n’est-ce pas un des plus grands apports du leadership féminin au leadership en général?

Valérie Rocoplan : Je le dis et le répète : il n’y a pas de leadership féminin! Il y a des polarités qui se développent davantage chez les femmes ou chez les hommes du fait de l’éducation et de la culture. Mais rien n’est figé et surtout, à l’échelle de l’individu, personne n’a à se conformer à un modèle qu’il ou elle ne s’est choisi.

De plus, aucune organisation n’a intérêt à ce que nous soyons réductibles à des stéréotypes : ce qui crée de la performance, ce qui stimule l’audace et la créativité, ce qui potentialise les énergies, c’est la diversité. Diversité des personnes, des points de vue, des parcours…

Assumons nos personnalités par delà les normes sociales, valorisons nos diversités et allons enfin à la rencontre curieuse les un-es des autres.

 

 

Propos recueillis par Marie Donzel

 

 

 

Oser être la chef, le livre

 

Après la conférence qu’elle a donnée dans le cadre d’une rencontre HEC au féminin, Valérie Rocoplan a choisi de faire partager ses réflexions auprès d’un large public, en publiant un ouvrage désormais incontournable dans les rayonnages de la bibliothèque idéale du leadership au féminin : Oser être la chef.

Préfacé par Françoise Gri et enrichi de très nombreux témoignages de femmes managers et de conseils d’expert-es, le livre de Valérie Rocoplan fait un tour d’horizon de toutes les questions qui interrogent l’ambition au féminin : la conciliation des temps de vie, la place des émotions dans le quotidien professionnel, le rôle des réseaux, le sens politique en entreprise…

Des chapitres clairs pour des enjeux bien cernés, des mémos récap’ pour garder en tête les priorités et des exercices pratiques pour s’entraîner à faire face à toutes les situations, même les plus difficiles : Oser être la chef est l’indispensable petite bible des femmes qui assument leur désir de faire carrière.

 

 

Références : Oser être la chef, Valérie Rocoplan, avec la collaboration de Christie Vanbremeersch, éditions Leduc, 2011

 

 

 

Lire aussi :

– Notre interview de Brigitte Grésy sur le poids des normes masculines sur les comportements des hommes dans la vie privée et dans le monde de l’entreprise

– Notre interview de la chercheuse Sarah Saint-Michel sur les styles de leadership

– Notre interview de Laurent Depond, directeur de la diversité d’Orange, sur la prise en compte des diversités comme levier stratégique de croissance pour les entreprises

– Notre interview d’Olga Koenig, directrice open sourcing & carreer path de Danone, sur la gestion des parcours professionnels diversifiés en entreprise

– Notre interview de Jean-Claude Le Grand, Directeur du Développement International des RH et Directeur Corporate Diversités de L’Oréal, sur toutes les solutions qu’une entreprise peut offrir à celles et ceux qui veulent faire carrière, quelle que soit leur situation personnelle et familiale.

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