Le chiffre du mois : 69,8% des tâches domestiques sont effectuées par les femmes

admin Best practices, Développement personnel, Egalité professionnelle, Inspirations

 

 

Le blog EVE vous propose à partir de ce mois-ci une nouvelle rubrique récurrente : le chiffre du mois.

Le principe en est le suivant : chaque mois, nous mettrons un chiffre interpelant à la table des débats. Nous chercherons à cerner ce que dit ce chiffre, mais aussi ce qui peut éventuellement se cacher derrière lui, de définitions à repenser en réflexions à mener pour appréhender toutes les complexités de la question de l’égalité.

 

Inspirée par les travaux du Rapport EVE & DONZEL, cette chronique sera aussi nourrie par les études récentes ou à paraître sur le thème de l’égalité et du leadership partagé.

 

Pour cette première de la rubrique « Le chiffre du mois », nous vous proposons de faire le point sur un classique des classiques : la répartition des tâches domestiques.

 

 

LE CHIFFRE

69.8% des tâches domestiques sont effectuées par les femmes, dans la zone OCDE (source : OCDE, 2014)

 

Si on veut l’exprimer autrement, les tâches domestiques occupent 3 heures 28 de la journée d’une OCDEienne contre 1 heure 30 de la journée d’un OCDEien.

 

 

DANS LE DETAIL

L’OCDE, c’est vaste. Ca va de l’Allemagne à la Turquie en passant par le Canada, les Etats-Unis, le Japon, le Mexique, la Norvège (et on en passe). Et il n’est pas vain de s’intéresser aux variations de la répartition des tâches domestiques d’une contrée à l’autre : car, si partout, les femmes en font davantage que les hommes, les écarts ne sont pas tout à fait les mêmes au Canada (où les femmes effectuent 55% du temps de travail domestique), en France (où les femmes effectuent 72% du temps de travail domestique) et au Japon (où les femmes effectuent 88% du temps de travail domestique).

 

Mais il y a encore plus surprenant : le temps global que passe un ménage (femme et homme confondus) à accomplir des travaux domestiques peut aller du simple au double selon le pays dans lequel on se situe : comptez 3 heures 31 pour un ménage canadien, mais 4 heures 28 pour un ménage américain, plus de 6 heures pour un ménage français et près de 7 heures pour un ménage mexicain! Pour comprendre ces différentiels d’une région à l’autre, on peut bien sûr invoquer des situations économiques disparates (la délégation d’une partie des tâches domestiques à des tiers étant plus courante dans les économies riches que dans les pays où le revenu moyen est faible) et des structures socio-culturelles (la place de la femme et le « rôle » qui lui est socialement dévolu dans un environnement culturel donné influençant évidemment la répartition des tâches et des espaces).

 

 

LE(S) DEBAT(S)

Et c’est  là qu’on entre déjà dans le débat en posant la question (qui parfois fâche) de ce qui fait « tâche »… Mais même avant cela, de ce qui fait « domestique ».

 

Pas toutes et tous la même relation au « domestique »

 

1er juillet : le « moving day » au Canada

Car nous n’avons pas tous la même vision de ce qu’est la « maison » : quand une tradition canadienne vieille de 3 siècles et demi fait déménager tous les ans plus d’un tiers d’une population locataire pour plus de sa moitié, la relation au domicile n’est évidemment pas la même que dans des pays où le projet familial s’articule principalement autour de l’acquisition (voire de la construction) puis de la transmission de génération en génération d’un home sweet home dont les murs portent l’histoire de toute une vie, voire de toute une lignée.  

Nous avons bien des relations socio-émotionnelles très différenciées au toit qui nous abrite, et de cela dépend, en partie, notre plus ou moins forte implication dans la « vie ménagère ». Contrairement à quelques idées reçues entre autres jugements moraux, en faire moins que d’autres dans sa maison, ce n’est pas moins bien la « tenir », c’est tout simplement l’investir en tant qu’espace de sa vie parmi d’autres espaces de sa vie, pas forcément le plus central ni le plus chargé de valeurs pour soi.

 

 

Pas  toutes et tous la même vision de « tâche »

 

Le mot « domicile » n’a donc pas le même sens pour tout le monde… Et le mot « tâche » non plus, dont aucune définition universellement partagée n’est établie. En France, l’INSEE rassemble sous cette dénomination les obligations de « l’économie domestique » (hygiène de la maison, courses, linge, cuisine), le soin aux proches (notamment aux enfants, mais aussi de plus en plus aux aîné-es) et les travaux de bricolage, jardinage et aménagement du domicile et de son environnement. Mais est-ce tout à fait la même chose de changer une ampoule ou la couche du petit dernier, de repasser les cols de chemise pour son conjoint/sa conjointe ou les leçons de maths avec son cadet, de tailler la haie devant chez soi ou un bout de bavette avec un proche isolé ? 

 

Ce questionnement sur ce que « tâche domestique » veut dire, la sociologue du travail et de la famille Dominique Meda le conduit depuis de nombreuses années. Elle propose trois pistes particulièrement intéressantes pour repenser le sujet de la répartition des responsabilités familiales, en revisitant notamment la « façon de compter » le fait :

1/ Envisager le temps de travail domestique en termes de contrainte impérieuse ou planifiable. En d’autres termes, il s’agit de faire la part de ce qui s’impose dans l’emploi du temps des individus (et va éventuellement venir contraindre le temps de travail « professionnel ») et de ce qui peut se prévoir et s’organiser, voire être différé (et être donc plus facilement conciliable avec la vie professionnelle). 

On a alors deux questions clés pour organiser la répartition des tâches : comment on s’organise de façon équitable au long cours du quotidien et quelle souplesse chacun-e préserve dans son agenda personnel pour faire face à l’imprévu familial. Autrement dit, si on parle de conciliation vie familiale/vie professionnelle par exemple, la question n’est pas seulement qui « va garder les enfants » au jour le jour (ce qui est organisable, en comptant aussi sur des politiques publiques efficaces et des plans d’action parentalité pertinents en entreprise), c’est aussi « qui va s’absenter du bureau le jour où le petit fait une poussée de fièvre? » (sachant que l’enfant a rarement le bon goût de se retenir de tomber malade le jour où une réunion cruciale est inscrite à l’agenda!).

 

2/ Penser la question du partage des responsabilités familiales en termes non pas de temps occupé mais d’espaces investis. Car la « tâche » qui ancre et isole dans la sphère confiné du domicile (comme le ménage au sens strict, par exemple) n’ouvre pas les mêmes voies d’enrichissement personnel que celle qui offre des opportunités de vie sociale (comme le fait, par exemple, de contribuer à la vie de l’école de ses enfants).

On rejoint ici les réflexions d’une Virginia Woolf qui évoquait déjà dans Une chambre à soi le besoin vital d’avoir une vie sociale pour avoir une vie intime et pouvoir investir la sphère domestique d’espaces authentiquement personnels : car la maison, ce n’est pas que le lieu du collectif familial intendancé, ce doit être aussi celui du ressourcement individuel et d’un autre épanouissement. Pour le dire clairement, il faut pouvoir passer du temps chez soi qui ne soit pas du temps domestique, et cela reste peu donné aux femmes qui accusent en France, un retard de 18% de temps de loisir par rapport aux hommes (INSEE, 2010). 

 

3/ Concevoir les tâches domestiques non pas par le critère du temps que les individus y consacrent, mais par la valeur qu’ils créent en les effectuant. Une valeur invisibilisée, en l’occurrence, par la nature informelle de ce qui, tout en étant un vrai « travail », ne connaît ni statut, ni contrat… Ni rémunération ! Quand d’aucun-es en tirent la conclusion que l’instauration d’un « salaire parental » (plus souvent nommé « salaire maternel » – étonnant, non?) serait une juste solution, il en est pour s’inquiéter que cela puisse constituer un facteur de démotivation pour l’activité professionnelle des femmes.

Aussi, Dominique Meda, sur une ligne proche des Nobels Jospeh Stiglitz (qui évaluait en 2012, la valeur créée par le travail domestique à 33% du PIB de la France) ou Amartya Sen, ne milite pas tant pour la statutarisation du travail domestique que pour une redéfinition globale des indicateurs de richesse. L’ère ne serait-elle pas venue d’une économie de la qualité (contre l’économie de la quantité – de biens produits, de chiffre d’affaire accompli, de temps de travail effectué…) capable de prendre en compte et de valoriser tout ce qui participe à l’utilité sociale et accroît le bien-être collectif?

Alors, la « tâche domestique » pourrait tenir son rôle de « tâche sociale » à part entière, exigible de toutes et tous dans le cadre d’un contrat de vie collective, publiquement valorisée à l’équivalent de toute forme d’implication pour le bien-être général et bien sûr, plus équitablement partagée entre hommes et femmes…

 

 

 

Marie Donzel, pour le blog EVE