Comment les complexes (d'imposture, de la bonne élève…) viennent aux filles ?

Eve, Le Blog Egalité professionnelle, Inspirations

Manque de confiance en soi, syndrome de l’imposteur, sentiment de devoir prouver incessamment sa valeur quitte à se prendre soi-même au piège du « complexe de la bonne élève »… Mais où vont donc chercher tant de freins à l’affirmation des femmes, à une époque où pourtant tout ou presque semble en place pour qu’elles se sentent les égales des hommes et se projettent autant qu’eux dans des horizons ambitieux ?

Une réponse est à trouver dans une étude choc parue fin janvier 2017 dans la revue Science. Où l’on apprend, non sans un certain effroi, que c’est vers l’âge de 6 ans que les fillettes se convainquent que l’intelligence est un marqueur du masculin.

Le webmagazine EVE décrypte cette étude.

 

Avant 6 ans, filles et garçons projettent l’intelligence sur leur propre genre… Ensuite, ça se gâte !

Lin Bian, chercheuse en psychologie de l’Université de l’Illinois, experte des mécanismes cognitifs, a suivi une cohorte de 240 garçons et filles de la classe moyenne américaine âgé.es de 5 à 7 ans. Elle leur a raconté des histoires ayant pour héros un personnage réputé « très très intelligent » sans genre désigné.

Après quoi, elle leur a présenté des visuels de femmes et d’hommes, sans autre caractéristique identifiable que leur genre. Elle leur a demandé qui était qui, selon leur imagination, dans le récit qu’ils/elles venaient d’entendre. Les enfants âgé.es de 5 ans ont très majoritairement associé les personnages actifs, dynamiques, malins, astucieux, « smart » à leur propre genre. Mais celles et ceux de 6 ans et plus ont massivement attribué les qualités se rapportant à l’intelligence aux personnages masculins.

 

Une bascule au moment-même où les filles commencent à devancer les garçons dans les performances scolaires

Ce résultat est d’autant plus troublant que c’est vers l’âge de 6 ans, au moment de l’acquisition des compétences intellectuelles sophistiquées que sont, entre autres, lire, écrire, compter, que les filles doutent de l’intelligence de leur sexe… Alors même qu’elles témoignent globalement de meilleures performances scolaires que les garçons.

Comment comprendre que l’on se sente moins capable au moment-même où l’on fait démonstration de ses capacités ?

 

L’école en cause ?

Faut-il en conclure que l’école véhicule et conforte assidument des stéréotypes de genre qui auraient plus grande force de conviction de l’infériorité des filles par rapport aux garçons que ce qu’elle délivre d’évaluation objective des compétences des un.es et des autres ? L’hypothèse n’est pas à écarter d’office, si l’on considère que l’école, en tant qu’institution légitime à dire le vrai et le juste, a bel et bien le pouvoir d’influencer les esprits en construction. De nombreux travaux sur les manuels scolaires ont d’ailleurs mis en évidence la prégnance des assignations de genre dans les représentations proposées aux enfants. Mais ce serait lui faire porter un peu trop facilement tout le fardeau des asymétries de traitement entre femmes et hommes imputables aux mentalités.

 

Car dit Bian, les stéréotypes ne prennent évidemment pas leurs premières racines dans la classe ou la cour de récré ; ils s’installent dès avant la naissance (en témoignent les études sur la façon différenciée dont les couples s’adressent au bébé à naître à travers le ventre de leur future mère, quand ils en connaissent le sexe) et s’alimentent jour après jour, conditionnant en chaque enfant une vision culturelle du monde.

 

Toutefois, explique la chercheuse, ces stéréotypes s’activent différemment au cours de la maturation cognitive. Autrement dit, pendant les 5-6 premières années, la différenciation sociale des sexes se construit dans l’esprit de l’enfant, l’amène éventuellement à orienter ses goûts (pour certains jeux, certaines activités, certains vêtements etc.) mais n’entame pas son estime de soi.

 

L’âge de (dé)raison…

Ce qui change autour de 6 ans, c’est que l’enfant, qui a commencé à raisonner dès l’âge de 4 ans, systématise son instruction de la logique des choses : il/elle rationalise. C’est un grand pas pour son autonomisation, quand il/elle ne dépend plus des explications tenues pour vrai que lui servent les grandes personnes ; mais c’est aussi le risque qu’il/elle donne intimement raison(s) — au sens propre du terme — aux idées même les plus déraisonnables, comme l’est celle que les filles sont moins intelligentes que les garçons.

 

Mais pourquoi les fillettes confrontées aux stéréotypes tapis dans leur esprit autant qu’à la réalité déjà visible de différences de traitement selon les sexes, bâtissent-elles précisément des syllogismes qui leur sont défavorables ? Les travaux sur l’intériorisation du stigmate (voir notre article sur la notion de prophétie autoréalisatrice) ont établi depuis déjà plusieurs décennies que les personnes faisant l’objet de stéréotypes négatifs tendent à s’y conformer tant il leur est plus « coûteux » de faire valoir une singularité en opposition, pour ne pas dire en conflit, avec les attendus sociaux.

 

Comment démonter cette fabrique à complexes ?

L’intérêt de cette étude de l’Université de l’Illinois est de distinguer différents étages de la construction du stéréotype de genre et de sa transformation en motif d’autocensure ; cela afin de cerner et actionner des leviers qui peuvent changer la donne.

 

Le premier palier est celui des mentalités collectives et de tout ce qu’elles infusent incessamment dans l’environnement de clichés et préjugés, assignations et injonctions. Il reste utile de travailler à faire évoluer l’imaginaire collectif, les représentations et les cultures, de façon à ouvrir l’horizon des possibilités pour chacun.e d’exprimer un « être soi » qui ne soit pas restreint par son genre. Conscientisation des biais, mise en visibilité de rôles modèles alternatifs à la norme dominante, exemplarité du leadership mais aussi tolérance zéro à l’égard des paroles et actes ouvertement sexistes participent à faire progresser les esprits dans le sens d’une meilleure inclusion.

 

Le second palier est celui de l’éducation. Volontiers portée sur l’acquisition de savoir-faire, méthodes et techniques, dont celles qui permettent de raisonner, l’éducation néglige encore trop l’accompagnement au développement de l’esprit critique. Or, le stéréotype n’est jamais mieux combattu que lorsqu’il est questionné, tandis qu’au lieu de cela, il est le plus souvent expliqué, voire justifié ou bien à l’autre côté du spectre, condamné sans appel. Il est bien plus efficace, pour démonter un raisonnement biaisé, d’inviter à reposer les questions différemment plutôt que de proposer des réponses en kit !

 

Le troisième palier est celui de la mise en échec de l’activation du stéréotype. A tout âge, il nous est possible d’éveiller et cultiver notre connaissance des pièges tendus par les représentations stéréotypées afin d’éviter au maximum de s’y engouffrer. Ainsi que l’explique très clairement l’expert Patrick Scharnitzky (ndlr : intervenant à EVE), développer une vigilance, puis des réflexes d’alerte chaque fois que l’on est en situation de poser une appréciation sur soi ou autrui ou de prendre une décision impactant soi ou autrui, permet de départager la part de libre-arbitre qui s’y met en œuvre de celle des préjugés, des habitudes, des réactions de protection qui conduisent aux raccourcis… Et risquent de nous priver un jour ou l’autre toutes et tous de fierté et de confiance.

 

Marie Donzel, pour le webmagazine EVE

Comments 3

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  2. merci pour ce balayage d’un paysage vécu mais pas toujours connu dans son « pourquoi est-ce ainsi ? ».

  3. Pingback: alors female le future? - Mai

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