Rencontre avec Tonie Marshall, à propos de son film « Numéro Une »

Eve, Le Blog Egalité professionnelle, Inspirations, Rôles modèles

Tonie Marshall

Le 11è long-métrage de cinéma réalisé par Tonie Marshall est sorti sur les écrans français le mercredi 11 octobre 2017. Intitulé « Numéro Une », il retrace le parcours qui mène Emmanuelle Blachey (Emmanuelle Devos) au sommet d’une entreprise du CAC 40.

Entre thriller politico-économique, fable cruelle sur le pouvoir et récit à clé sur les affres du plafond de verre, le film pose avec acuité la question du prix à payer pour les femmes qui aspirent aux plus hautes responsabilités. Au lendemain de sa sortie en salle, Tonie Marshall a accordé un entretien à la rédaction du webmagazine EVE.

 

 

Votre filmographie est riche de personnages féminins en quête d’indépendance et ici, de pouvoir. Etes-vous une réalisatrice militante de la cause des femmes ?

Tonie Marshall : on me dit souvent « Vous parlez si bien des femmes » et on me qualifie volontiers de réalisatrice militante de cette cause. Je n’ai pour ma part jamais envisagé les choses comme ça : ce qui m’intéresse, c’est les personnages hors-norme. Il se trouve que ce sont souvent des femmes, peut-être parce qu’étant moi-même une femme, j’ai plus de facilité à créer des personnages féminins, ou peut-être parce que beaucoup de femmes m’impressionnent. Sans doute un peu des deux.

 

Comment vous est venue l’idée de faire un film sur le plafond de verre en entreprise ?

Tonie Marshall : Comme souvent dans la genèse des films, l’histoire de celui-ci a pris des détours avant que ne s’impose le sujet de « Numéro Une ». En 2004, j’ai fait, à la suite de « Vénus beauté (institut) » la série « Vénus et Apollon » qui apportait à chaque épisode le regard de quatre femmes sur une situation ou un problème touchant aux femmes et aux hommes. J’ai alors eu envie de développer une série sur un club féminin qui se retrouverait régulièrement pour dîner. Chacun de ces dîners aurait été l’occasion d’aborder le point de vue de femmes sur le sport, la politique, le travail, la religion etc. Mais impossible de vendre ce projet à une chaîne ! On m’a répondu que c’était une audience de niche.

Je n’en revenais pas : les femmes représentent la moitié de la population et quand on évoque l’idée de livrer leur vision de tout ce qui occupe notre société, on vous répond que ça n’intéressera presque personne ! J’ai voulu creuser ce fait en soi : pourquoi ce qui est féminin est considéré comme spécifique ? L’actualité des quotas de dirigeantes et des débats que ce dispositif a suscités m’a donné du grain à moudre : j’ai voulu explorer ce qui se passe de particulier quand une femme veut accéder au pouvoir et quand elle l’exerce.

 

Ce qui se passe quand une femme veut accéder au pouvoir, c’est beaucoup de violence dans votre film…

Tonie Marshall : Le terrain du pouvoir est violent. Pour les femmes comme pour les hommes. Tous les coups sont permis, y compris les coups sexistes. Les gens qui ont vu le film me disent que certains dialogues sont exagérés. En réalité, c’est en dessous de ce que nous ont raconté les femmes dirigeantes que, par l’intermédiaire de la journaliste Raphaëlle Bacqué, nous avons rencontrées pour documenter le scénario. Le cinéma fait loupe, donc nous avons veillé, avec ma co-scénariste Marion Doussot, à ne pas en rajouter. Voire, nous avons atténué les choses. Si ça paraît encore trop, ça en dit long sur la réalité.

 

Votre film fait une large place au rôle des réseaux féminins. Ces organisations, en fort développement depuis quelques années, vous semblent-elles indispensables pour faire exploser le plafond de verre ?

Tonie Marshall : Un réseau comme celui que je décris le film, avec un fort pouvoir d’influence, ses entrées à l’Elysée, des moyens pour agir et faire basculer les situations, ça n’existe pas encore. Et pourtant, oui, les règles du jeu pour accéder au pouvoir exigent que l’on ait des soutiens et que l’on pratique des formes de lobbying. Le montrer au féminin, c’est casser l’idée que les femmes ne sont pas faites pour le pouvoir ; même si je pense que les femmes exercent ensuite le pouvoir différemment. En tout cas, je pense qu’on peut le souhaiter. Le sujet du film, c’est celui-là : quel est le prix à payer pour le pouvoir?  Et est-ce qu’on veut au pouvoir des gens prêts à payer ce prix et à le faire payer à leur tour à d’autres ?

 

Votre film parle des hommes, aussi… Pensez-vous qu’ils soient arrivés eux aussi à saturation des codes traditionnels agressifs du pouvoir ?

Tonie Marshall : Il y a beaucoup d’ambiguïtés aujourd’hui dans la relation des hommes au pouvoir. Ils restent très attachés à certains codes traditionnels : ils ont besoin d’un poste, d’un statut ; l’argent représente la concrétisation de leur valeur. Les femmes elles, cherchent un projet, veulent du long terme, faire des choses utiles et perçoivent plutôt l’argent comme un moyen. Quand elles entrent en compétition avec les hommes, ça bouscule forcément leur vision d’eux-mêmes.

Et ils sont partagés quant à l’attitude à adopter face à une femme qui veut la même place qu’eux : ils hésitent entre exercer avec elle la même violence qu’ils auraient à l’endroit d’un homme qui leur fait concurrence (c’est plutôt l’attitude du personnage incarné par Richard Berry) ou se comporter avec ce que j’appelle la « misogynie bienveillante ». Sous des airs prévenants (« ne vous fatiguez pas trop », « n’allez pas prendre des coups pour rien »…), cette bienveillance limitante constitue un frein d’autant plus difficile à faire sauter que les femmes l’ont beaucoup intériorisée.

 

Etes-vous optimiste pour l’avenir du partage du pouvoir ?

Tonie Marshall : Je suis optimiste, oui. J’ai voulu faire un film dont on sorte en se disant « tout est possible ». Il est possible pour une femme d’accéder au pouvoir. Il est possible aussi d’influer pour que les codes du pouvoir évoluent. Je crois beaucoup dans la mixité aux postes de décision pour changer les choses. Ca me paraît même la voie prioritaire pour améliorer la situation dans le monde.

 

Propos recueillis par Anne Thevenet-Abitbol, Valérie Amalou et Marie Donzel