L'ambition d'agir, d'innover et de transformer : rencontre avec Muriel Pénicaud

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Le blog EVE a rencontré Muriel Pénicaud, Directrice générale des ressources humaines du groupe Danone. Un entretien enthousiasmant, qui donne à toutes (et à tous) envie d’oser… Et d’agir!

Muriel Pénicaud (c) Danone

Muriel Pénicaud rentrait du Global Summit of Women d’Athènes quand nous l’avons rencontrée. Nous avions très envie de savoir ce qui s’était dit lors de ce “Davos des femmes” et de la faire parler sur les rencontres passionnantes qu’elle y avait fait…

Mais l’occasion était trop belle d’interroger aussi Muriel Pénicaud sur son exceptionnel parcours professionnel, de recueillir ses conseils aux jeunes femmes qui veulent réussir comme elle et d’évoquer plus largement le sens du travail et de l’action.

Conversation à bâtons rompus avec une femme à l’énergie radieuse et au tempérament de transformatrice dont la carrière toute entière est guidée par une seule ambition : celle d’agir et d’innover pour libérer le potentiel humain.



Programme Eve : Bonjour. Peut-on commencer par retracer ensemble votre très riche parcours professionnel? Vous avez débuté votre carrière à 21 ans, comme administratrice territoriale et vous êtes aujourd’hui directrice générale des ressources humaines du groupe Danone. Un parcours exemplaire…

Muriel Pénicaud : Un parcours atypique, surtout. A la fin de mes études, j’ai passé huit mois au Canada, pour préparer un mémoire sur les stratégies scolaires dans les milieux urbains défavorisés. Une expérience fondatrice. A mon retour, j’ai décroché mes diplômes et commencé à travailler à 21 ans. J’ai été la plus jeune femme administratrice territoriale, à 23 ans. Ce métier, je le faisais avec sérieux et succès, mais je sentais que ce n’était pas tout à fait moi. Alors, assez rapidement, j’ai fait une césure. J’ai pris une année pour voyager, le plus souvent à pieds, je suis allée au Cameroun, en Grèce, en Turquie, en Israël…

Et puis au bout de 10 mois, on m’a rappelée pour le projet qu’il me fallait. Il s’agissait de créer et de diriger un Centre pour l’Enfance et la Jeunesse en Lorraine. Après ça, Bertrand Schwartz m’a proposé de créer une des trois premières missions locales pour l’insertion sociale et professionnelle des jeunes. C’était une aventure formidable. Je ne pensais pas à faire carrière, j’avais juste l’ambition d’agir et d’innover, et pour cela, je voulais des postes qui me permettraient de donner un impact plus grand à mes projets, et un espace large pour transformer mes idées en réalités.


Programme Eve : C’est pour ça que vous avez rejoint le Ministère du Travail, en 1985 ?

Muriel Pénicaud : Après sept ans dans l’administration territoriale et le secteur associatif, j’avais une vision assez complète des politiques publiques de terrain. J’avais observé qu’il y avait souvent de la bonne volonté de la part des dirigeants, de l’intelligence et de vrais moyens disponibles. Sauf que ces moyens n’étaient pas utilisés comme il l’aurait fallu. C’était en partie du gâchis.

Au Ministère du travail, on me connaissait car j’étais un peu remuante dans le milieu social. André Ramoff m’y a fait entrer comme déléguée régionale à la formation professionnelle de Basse-Normandie. Pendant quatre ans, j’ai eu un job de rêve. J’avais trente ans, j’étais la seule femme sur les 35 délégués régionaux et j’étais la plus jeune. J’avais entre les mains 120 millions de francs de budget, grâce auxquels nous avons pu lancer des appels d’offre innovants et travailler avec des associations qui nous ont proposé des projets magnifiques.

J’aurais pu rester là longtemps, je n’avais pas l’ambition et encore moins l’envie de rejoindre l’administration centrale, mais André Ramoff, qui après Bertrand Schwartz et Geneviève Cahour a été un mentor pour moi, m’a alors appelée pour prendre le poste d’adjointe au délégué national à la formation professionnelle.


Programme Eve : En 1991, vous entrez au cabinet de Martine Aubry comme conseillère pour la formation, reportant directement au Ministre du Travail, de l’Emploi et de la Formation Professionnelle.

De 1991 à 1993, Muriel Pénicaud a conseillé Martine Aubry au Ministère du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle

Muriel Pénicaud : Oui, une période intense. Ma fille avait un an et j’ai attendu mon fils à cette époque, pendant que j’étais conseillère de Martine Aubry. C’était un rythme de folie, mais je peux vous dire que, quand vous menez des négociations avec les partenaires sociaux, enceinte de 8 mois, avec votre ventre énorme, qu’il est une heure du matin et que vous n’avez pas faibli, c’est vous qui gagnez la partie ! (rire) D’ailleurs, je conseille vivement aux recruteurs d’embaucher des femmes enceintes, elles ont parfois une énergie étonnante car elles se sentent invulnérables, en travaillant moins d’heures bien sûr mais très efficacement.


Programme Eve : Après l’expérience du Ministère de Travail, vous choisissez pourtant de rejoindre le secteur privé…

Muriel Pénicaud : Au Ministère du Travail, pendant 7 ans, j’ai fait plein de choses que je jugeais utiles et que j’espérais fondatrices : l’élaboration de la loi sur l’apprentissage, sur les bilans de compétences, la mise en place d’un vaste programme de lutte contre l’illettrisme, des programmes sectoriels de développement des compétences dans les branches. Mais à ce stade, j’avais épuisé la découverte de ce qu’on peut faire dans l’associatif et du côté de l’Etat. Je n’avais plus envie de faire faire, j’avais envie de faire. Ce qui m’a aussi attirée vers l’entreprise, c’est la dimension internationale, qui me passionnait depuis toujours. Alors, j’ai cherché les entreprises parmi les plus avancées sur les questions de ressources humaines.

"Ce qui m'a fait choisir Danone, c'est le produit, parce que l'alimentaire, c'est au cœur de la vie des gens, c'est quelque chose de vital, émotionnel et quotidien qui est en jeu." (c) Danone

J’ai fait deux candidatures spontanées, une chez Renault et une chez Danone. Ce qui m’a finalement fait choisir Danone, c’est le produit, parce que l’alimentaire, c’est au cœur de la vie des gens, c’est quelque chose de vital, émotionnel et quotidien qui est en jeu. Je suis entrée comme directrice de la formation pour le groupe. Le poste n’existait pas. Non seulement, suite à ma suggestion, on l’a créé pour moi mais on m’a demandé de rédiger moi-même ma fiche de poste. Là, je me suis dit : “une organisation que je peux transformer avant même d’y être entrée, elle est pour moi !!! “



Programme Eve : Comme directrice de la formation groupe, chez Danone, quelles ont été vos premières actions ?

Muriel Pénicaud : On a lancé l’apprentissage et les formations des directeurs généraux. De ce fait, je me suis formée à la stratégie business, à l’INSEAD. J’ai évolué ensuite en créant le poste de directrice du développement des dirigeants où nous avons lancé des programmes de leadership et mené une grande campagne de recrutements de DG à l’international. Puis, j’ai pris la direction des politiques RH, de l’organisation et du développement durable. C’est l’époque où nous avons lancé Danone Way, un outil managérial de progrès dans les relations avec toutes les parties prenantes, animé au plan local.


Programme Eve : Et vous êtes allée voir ailleurs… Avant de revenir ensuite chez Danone ?

Muriel Pénicaud : Oui, ça faisait 9 ans que j’étais chez Danone. A un moment, j’avais compris que pour influencer structurellement une entreprise, il faut être présent en amont, là où les grandes décisions stratégiques se prennent. Je voulais entrer au COMEX. Chez Danone, à ce moment-là, ce n’était pas possible. A cette époque, j’ai donc rejoint Dassault Systèmes comme directrice générale adjointe en charge de l’organisation, des ressources humaines et du développement durable, membre du COMEX. J’ai découvert le monde passionnant du high tech, et aussi un univers où la culture des ressources humaines groupe n’existait pas. J’étais devant une page blanche, tout était à créer, ça m’a plu évidemment.

Mais il y a quatre ans, Franck Riboud m’a proposé de revenir comme Directrice générale des ressources humaines du groupe, membre du COMEX. En revenant chez Danone, j’ai eu l’impression de rentrer chez moi. Je m’y sens toujours aussi bien.


Programme Eve : Avez-vous d’autres mandats que celui de membre du Comité Exécutif de Danone ?

Parmi de nombreux mandats, Muriel Pénicaud préside l'association Atout Jeunes qui rapproche les universités des entreprises

Muriel Pénicaud : Je suis membre du Conseil d’Administration de France Telecom, où je préside le Comité de Gouvernance et de Responsabilité Sociale. Je suis présidente du Conseil d’Administration du Fonds Danone Ecosystème, qui investit pour renforcer le tissu économique et social des petites entreprises qui travaillent pour et avec Danone, partout dans le monde. Je préside également l’association Atout Jeunes qui rapproche les universités et les entreprises. Par ailleurs, je suis co-fondatrice et vice-présidente de l’Ecole de Droit et de Management des Affaires de l’Université Paris Panthéon-Sorbonne et de sa webTV DMA. J’ai eu plusieurs mandats de présidence d’organismes dans le secteur public. Aujourd’hui, ma contribution porte plutôt sur des missions, comme le rapport “Bien-être et efficacité au travail, prévenir les risques psycho-sociaux” qu’Henri Lachmann, Christian Larose et moi-même avons remis au Premier Ministre en 2010, ou encore la table ronde sur l’égalité femmes-hommes et la qualité de vie au travail que j’ai « facilitée » lors de la grande conférence sociale entre gouvernement et partenaires sociaux. Enfin, je suis productrice des événements EVE et OCTAVE.


Programme Eve : Vous avez un parcours exemplaire. Pourtant, quand vous le racontez, tout a l’air d’être une succession d’occasions, saisies au bon moment, quoique toujours guidées par votre désir viscéral d’agir, d’innover et de transformer. C’est le chemin que vous conseilleriez à des jeunes femmes qui ont envie de réussir comme vous ?

Muriel Pénicaud : Le seul bon conseil à donner, c’est « faites ce qui vous passionne, ce qui vous ressemble, ce qui vous anime, ce qui fait sens pour vous. » Et franchement, plus les temps sont durs, plus la crise est sévère et plus il faut oser être soi, faire ce qu’on a profondément envie de faire. La fameuse génération Y dont on parle beaucoup a, pour une large part, compris ça. L’autre conseil que je donnerais, c’est « venez nous voir, nous les “seniors”, on est prêt à partager, à transmettre, on en a envie, n’hésitez pas à pousser la porte, à solliciter nos conseils et notre soutien ».


Programme Eve : Est-ce également ce que vous avez dit lorsque vous avez été invitée comme speaker au Global Summit of Women d’Athènes, début juin ?

Muriel Pénicaud a été invitée en tant que speaker au Global Summit of Athens

Muriel Pénicaud : J’ai parlé du rôle du sociétal, du pourquoi une entreprise comme Danone investissait dans des projets économiques et sociaux comme dans danone.communities et Danone Ecosystème. J’ai aussi et surtout passé beaucoup de temps à écouter. Rencontrer ces mille femmes venues du monde entier, beaucoup des pays en développement, qui étaient pour les unes ministres, pour les autres entrepreneures, chefs d’entreprises, représentantes d’ONG, et avaient toutes une expérience passionnante et encourageante à faire partager, c’était très stimulant.


Programme Eve : Sur quoi ont principalement porté les débats ?

Muriel Pénicaud : Le sujet principal du Global Summit of Women, c’était “Comment le leadership des femmes contribue au développement du point de vue social, économique et environnemental.” Les femmes sont une force montante de transformation de la société. Ceux qui veulent investir dans le micro-crédit l’ont parfaitement compris : les femmes utilisent l’argent qu’on leur prête pour bâtir le futur de leur famille et de leur communauté dans les domaines de la santé, de l’alimentaire, de l’éducation. Mais les jeunes femmes ne doivent pas se laisser cantonner à un domaine. En France, la majorité des Bac S sont des filles qu’on ne retrouve ensuite plus en prépa parce qu’elles sont parties en médecine ou en droit, en pensant qu’elles pourront mieux contribuer à la société en soignant des gens ou en les défendant dans le prétoire. Mais en étant ingénieure, on peut aussi transformer la société, c’est important de s’en convaincre !


Programme Eve : avez-vous fait des rencontres tout particulièrement marquantes au Global Summit of Women?

Parmi les invitées du Global Summit of Women, Roza Otounbaïeva, une "soeur de Mandela"

Muriel Pénicaud : Oui, deux rencontres très fortes. La première, c’est Roza Otounbaïeva, l’ancienne présidente du gouvernement provisoire du Kirghizistan. C’est une sorte de “soeur” de Nelson Mandela, l’air de rien, une femme d’un courage inouï, qui tâche de faire exister une diplomatie, une économie et une vie politique dignes de ce nom dans un pays déstructuré par la fin du bloc soviétique.

La seconde rencontre marquante, c’est Sung-joo Kim, une femme issue d’une grande famille coréenne qui a refusé de se marier à 20 ans, a été reniée et a quitté son pays pour partir vivre sa vie à New York où elle a vécu de petits boulots avant de se faire repérer dans le domaine de la mode. Elle y a fini directrice de collection puis a elle a racheté la marque de luxe MCM. Elle est riche, créative, elle connait le succès, elle est repérée parmi les femmes influentes de la planète, elle pourrait couler des jours tranquilles à Manhattan, mais au lieu de ça, elle a choisi de rentrer en Corée, où elle est un role model pour de nombreuses jeunes femmes et soutient de nombreuses causes humanitaires à travers le monde. Et tout ça, avec une simplicité et une humilité…


Programme Eve : De Roza Otounbaïeva comme de Sung-Joo Kim, vous dites qu’elles sont très simples et très humbles. D’ailleurs, c’est aussi ce qu’on serait tentée de dire de vous quand on vous entend raconter votre parcours incroyable, sans jamais vous vanter ou tirer la couverture à vous. Mais pourquoi les femmes sont si humbles ?

"Sung-Joo Kim, repérée parmi les femmes influentes de la planète est un role modèle pour de nombreuses jeunes femmes".

Muriel Pénicaud : La vraie qualité, ce n’est pas l’humilité. C’est plutôt l’envie de continuer à se questionner, à se remettre en cause, à pousser les limites, à créer, sans se reposer sur ses lauriers. Il faut avoir la fierté de ce qu’on réalise et oser parler de ses réussites. En revanche, il ne faut jamais se considérer comme « arrivée », et continuer à inventer, à explorer, à chercher. C’est ça, la clé du « succès »… Et peut-être du bonheur, aussi !




Propos recueillis par Marie Donzel et Marisa Guevara

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