Isabelle Germain, fondatrice des Nouvelles News : "Le numérique, c'est l'opportunité pour les femmes de prendre enfin la parole. "

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Isabelle Germain (c) Béatrice Lagarde/Les Nouvelles NEWS

Nous la suivons depuis le début de nos aventures, sur son média on-line “d’un autre genre”, Les Nouvelles NEWS, sur Twitter et à travers les travaux du Haut Conseil à l’Egalité Femmes/Hommes dont elle préside la commission “Stéréotypes”…

L’ouverture de notre chantier “le leadership au féminin à l’ère du numérique” était une occasion rêvée d’aller à sa rencontre IRL, pour faire parler la journaliste, l’experte et la digitale entrepreneure en elle… Nous avons donc interviewé Isabelle Germain pendant près de deux heures.

Retour sur son parcours, sur ses engagements, sur sa vision de la mixité dans les médias et sur les espoirs qu’elle place dans la filière numérique pour donner enfin la parole aux femmes…

 

 

Programme EVE : Bonjour Isabelle. Vous êtes une figure des médias on-line, à travers notamment le site d’information “d’un autre genre” que vous avez créé, Les Nouvelles NEWS. Quel a été votre parcours jusque là?

Isabelle Germain : Je suis journaliste. Pas complètement de formation, puisque j’ai fait des études de sciences de la communication, sans m’avouer à l’époque que je voulais faire ce métier-là. Mais j’ai fait un stage puis été embauchée à la revue Médias. C’est assez significatif : je crois que j’ai toujours voulu à la fois être journaliste et porter un regard critique sur le journalisme.

J’ai toujours été passionnée par cette curieuse alchimie entre les médias, la communication et les croyances populaires. J’ai toujours voulu explorer ce qui se joue dans l’adhésion du public à des marques, des opinions, des discours…

 

Programme EVE : La revue Médias, comme par exemple l’émission Arrêts sur Images, faisaient précisément ce travail de décryptage de la construction de l’opinion publique… C’était fait pour vous?

Isabelle Germain : Oui, mais malheureusement, Médias a périclité un an après mon arrivée. Au même moment, je suis devenue mère et j’ai renoncé pendant un temps (enfin 10 ans…) à la vie d’une rédaction pour devenir pigiste. Là, j’ai eu une expérience extrêmement formatrice : j’écrivais pour le Journal du Textile. C’était un magazine professionnel, très exigent, qui faisait du vrai journalisme et ne plaisantait pas avec les règles de déontologie.

Pour vous donner un exemple, l’un de mes premiers papiers concernait une pub pour une marque de lingerie italienne. L’article n’a pas plu au patron de l’entreprise en cause qui a écrit à ma direction pour réclamer ma tête. Je m’attendais à me faire virer mais au lieu de ça, ma rédactrice en chef m’a dit “Tu l’appelles toi-même et tu lui expliques ce que c’est que le journalisme et que l’annonceur n’a pas tous les droits”.

 

Programme EVE : Vous avez aussi “pigé” pour d’autres journaux…

Isabelle Germain : Je me suis occupée plusieurs années de la partie mécénat et solidarité du journal de l’association Admical, j’ai écrit pour L’express, Le Monde, Psychologies… Mais à un moment, j’ai senti que pour progresser professionnellement, il fallait que je sorte du statut de pigiste pour entrer dans une rédaction. J’ai alors intégré l’Usine Nouvelle.

 

Programme EVE : Vous vous êtes également beaucoup investie dans l’Association des Femmes Journalistes…

Isabelle Germain : En prenant depuis le début de ma carrière du recul sur la façon dont l’information est faite, j’avais une conscience forte de la différence de traitement des femmes et des hommes dans les médias. J’ai rejoint l’Association des Femmes Journalistes pour participer aux études très sérieuses et très méthodiques que celle-ci conduisait pour le Projet Mondial de Monitorage des Médias (GMMP)* sur la représentation des femmes dans les médias.

C’est très simple : il y a les femmes qui parlent à la télévision, à la radio, dans les journaux, les femmes dont on parle et la façon dont on en parle. Et elles sont peu nombreuses dans le contenu de l’information : elles représentent 20% des personnes citées dans les journaux d’information générale et elles sont stéréotypées : celles qui ont droit de cité sont le plus souvent des “femmes de…”, des victimes ou des anonymes (“une passante”, “une vieille dame”…) tandis que les hommes sont plus souvent cités avec leur nom et leur fonction et sont décideurs ou experts.Toutes ces études très éclairantes sont assez systématiquement reprises dans la presse généraliste, mais malgré cela, rien ne change, ou si peu.

 

Programme EVE : Comment faire changer les choses, alors?

Isabelle Germain : En créant Les Nouvelles NEWS. Et en étant habile dans le ton employé. Ce que j’ai observé, c’est qu’une femme qui s’exprime sur ce thème, comme je le fais dans mes articles, dans mes livres, dans mes interventions, en restant très factuelle, en rappelant les chiffres, les réalités, a vite fait d’ennuyer le journaliste qui l’interroge. Lui, ce qu’il veut, c’est une féministe hystérique qui prononce des invectives (rire)!

J’ai plus d’une fois été confrontée à des journalistes qui me “cherchaient”, qui voulaient absolument que je me montre agressive ou qui résumaient délibérément l’ouvrage que je venais présenter à quelque chose du genre “ils prennent cher les mecs, dans votre bouquin”, ce qui n’était évidemment pas le cas, sauf si on considère que dire la vérité sur les inégalités, c’est agresser sauvagement les hommes!

Mais je ne déroge pas à la règle que je me suis fixée, je crois au discours de vérité sur ces questions-là. Je ne cherche pas à tordre le bâton dans l’autre sens : je veux juste qu’on prenne conscience des inégalités, qu’on soit lucide et qu’on admette la légitimité qu’il y a à agir en faveur de la mixité.

 

Programme EVE : C’est dans cet esprit que vous avez créé Les Nouvelles NEWS?

Isabelle Germain : Précisément. C’est le fruit d’une volonté affirmée de prendre le contre-pied d’une parole médiatique accaparée par les hommes pour permettre aux femmes de s’exprimer autant qu’eux.

La parole, c’est le tout premier des pouvoirs. Il faut la partager. Notre promesse, c’est “ne lisez plus l’info à moitié”, c’est l’info 50/50. Quand on a dit ça, on a avancé d’un millimètre. Il faut que les femmes soient plus nombreuses à s’exprimer mais aussi qu’elles puissent s’exprimer sur tous les sujets, et pas seulement sur la couleur de leurs chaussures et les shampooings qui font de beaux cheveux!

Je veux sortir les femmes du ghetto de la presse féminine qui est à mes yeux, l’incarnation même du syndrome de la schtroumpfette : les schtroupmfs sont nombreux et ont chacun droit à leur tempérament, à leur spécificité, la schtroumpfette, elle, est le seul personnage féminin et elle incarne toute la féminité et rien d’autre que la féminité. Je crois que, même si la presse féminine est capable de produire de très bons articles sur certains sujets, elle reste toujours dans une approche “femme” des problèmes et tourne parfois au manuel de soumission volontaire.

Les Nouvelles NEWS n’est pas un média féminin, c’est un média mixte et généraliste qui donne la parole aux femmes et aux hommes sur les questions qui intéressent tout le monde et dans les domaines les plus variés : la société, mais aussi l’économie, la politique, le sport…

Nous voulons aussi sortir certaines questions sociales du prisme par lequel elles sont abordées : par exemple, le congé parental, c’est un sujet systématiquement traité sous l’angle pratico-pratique (on vous parle de “vos droits”, de “vos démarches”…) alors que c’est une question hautement politique qui mérite de vrais approfondissements sur nos choix de société. Autre exemple : notre façon de calculer la richesse nationale. Lors de notre colloque sur “le sexe de l’économie“, une chercheuse de l’INSEE a soulevé cette question : comment se fait-il qu’on comptabilise les activités de jardinage et de bricolage dans la construction du PIB et qu’on soit incapable d’intégrer le ménage dans ce même calcul? Vous voyez, ça va bien au-delà de la question “comment laver les carreaux efficacement” ou même “comment trouver une bonne aide ménagère pour articuler sereinement vie privée et vie professionnelle?”, ça met en jeu toute une vision du travail, de la richesse, des activités humaines…

 

Programme EVE : Quand vous avez créé votre propre journal, Les Nouvelles NEWS, pourquoi avez-vous fait le choix d’un média on-line plutôt que celui de la presse traditionnelle, à laquelle vous étiez peut-être plus habituée?

Isabelle Germain : Le média numérique était une évidence pour moi. D’abord, parce que c’est moins coûteux qu’un journal en kiosque. Je n’ai pas fait de tour de table pour lancer Les Nouvelles NEWS, le capital de départ, c’est du love money, c’est mon argent, celui de mon entourage et celui des personnes qui croient au projet.

Mais ce choix du numérique va au-delà de la simple question budgétaire : quand j’ai conçu Les Nouvelles NEWS, je venais d’achever la lecture de La Grande Conversion Numérique de Milad Doueihi. L’auteur est un sociologue des religions et ça a son importance : il montre bien comme le numérique est une nouvelle façon d’aborder nos identités, nos représentations, nos choix… Et aussi l’information. Le numérique, c’est une immense opportunité pour que les femmes prennent enfin la parole. Elles ont conquis leur indépendancephysique et financière, elles doivent désormais conquérir leur indépendance morale, se défaire des injonctions véhiculées par des médias jusqu’ici dirigés par des hommes pour donner leur avis sur la marche du monde, partout où c’est possible. Sur Internet, c’est possible, dans des rédactions classiques, ça ne l’était pas.

 

Programme EVE : Quel est le modèle économique des Nouvelles NEWS? 

Isabelle Germain : L’abonnement payant à bas tarif. Les Nouvelles NEWS est un vrai journal mentionné information poolitique et général (IPG) par la CPPAP (commission partitaire des publications et agences de presse) . Nous adhérons au syndicat professionnel de l’information indépendante en ligne, tout comme Mediapart et notre modèle économique s’inspire du sien dans sa forme. Mediapart, a beaucoup oeuvré pour faire connaître et respecter cette nouvelle presse et notamment faire admettre sa non-gratuité.

Mais tout n’est pas gagné : nous avons un vrai problème de visibilité, nous ne sommes par exemple pas suffisamment repris dans les revues de presse et ça aussi, c’est le résultat d’un prisme et de manières de fonctionner assez archaïques dans le milieu journalistique. Il est temps que les médias traditionnels reconnaissent l’influence de médias on-line comme le nôtre et jouent leur rôle de relais de l’information, de toute l’information, même celle qui n’est pas produite dans l’entre-soi de la presse classique…

 

Programme EVE : Car il y va aussi de la santé financière des Nouvelles NEWS, j’imagine…

Isabelle Germain : Bien sûr. Nous avons, comme tout journal, besoin d’abonné-es pour vivre et pour nous développer. Ce n’est pas compliqué : tous les 2000 abonné-es, nous pouvons engager un-e journaliste de plus. Recruter davantage de journalistes, hommes et femmes, est notre premier objectif aujourd’hui. C’est ce qui nous permettra de faire davantage d’enquêtes, de sortir plus de scoops et de couvrir l’ensemble du spectre de l’information, comme tout média généraliste.

Nous devons enclencher un cercle vertueux : avoir davantage d’abonnés produire plus de contenu, et devenir plus influents. De riches investisseurs pourraient nous aider à développer d’abord le contenu et la communication mais c’est difficile de trouver des investisseurs pour les journaux en général alors pour un journal qui veut donner la parole aux femmes autant qu’aux hommes… Pourtant, le modèle économique des journaux en ligne est très prometteur.

Nous proposons aussi des formations à la prise de parole des femmes, une activité complémentaire de notre activité d’édition. Car si les femmes sont peu visibles dans les médias et dans les postes à responsabilité, c’est parce qu’elles restent trop en retrait de la vie publique (le fameux syndrome de la Schtroumpfette doublé du complexe de Cendrillon). Pour en finir avec ce genre de stéréotypes, il faut à la fois agir sur l’éméteur de stéréotypes, ce que nous faisons avec notre site d’info et changer les comportements de ceux qui les reproduisent, ce que nous faisons avec ces formations.

 

Programme EVE : Pour finir, j’aimerais que vous nous parliez un peu de votre mission au Haut Conseil à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes…

Isabelle Germain : J’ai en effet été nommée par le Premier ministre cette instance sur la sollicitation de Najat Vallaud-Belkacem et la présidente du Haut Conseil m’a proposé la présidence de la commission “stéréotypes”.

Ca ne se refuse pas, mais comme c’est une mission bénévole, il est d’autant plus nécessaire d’y être efficace. Quand je suis arrivée, tout le monde s’attendait à ce qu’on se lance dans la production d’un énième rapport sur les stéréotypes. Mais soyons clair-es : les étagères de la République croulent sous les rapports brillants de ce type et l’expérience montre que ce n’est pas cette abondance de littérature qui fait changer les choses.

J’ai donc proposé une autre façon d’aborder le problème : nous menons actuellement un travail d’analyse des subventions publiques qui profitent à des activités qui alimentent directement ou indirectement les stéréotypes. Oui, c’est intéressant d’aller regarder d’un peu plus près à quel club sportif une collectivité donne de l’argent et comment ce club promeut ou pas, la mixité en son sein. Intéressant aussi de faire un audit des aides publiques à la création d’entreprise et de comprendre qu’en privilégiant par exemple entrepreneuriat dans les high-tech au détriment du secteur des services, on fabrique de l’inégalité entre créateurs et créatrices d’entreprise.

Pour l’heure, nous en sommes au stade de la récolte des informations et de la remontée des expériences du terrain. Bientôt, nous serons en mesure de faire de vraies recommandations pour faire de la subvention un vrai levier d’égalité. Vos contributions sont les bienvenues.

 

 

 

Propos recueillis par Marie Donzel

 

* Voir : Les médias, toujours une affaire d’hommes  et Dans les médias, 3 hommes pour 1 femme

 

Références :

Isabelle Germain, Si elles avaient le pouvoir – Larousse, coll. “A dire vrai”, 2009

Isabelle Germain, Annie Battle et Jeanne Tardieu, Dictionnaire iconoclaste du féminin, Bourin – 2010

 

 

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