"La promotion de la parité et de la diversité : entre identité et performance, quelle égalité ?"

Eve, Le Blog Egalité professionnelle, Leadership, Rôles modèles

Rencontre avec Réjane Sénac, docteure en science politique, auteure de L’invention de la diversité

 

Réjane Sénac

Réjane Sénac est docteure en science politique, chargée de recherche CNRS au CEVIPOF et membre du Comité de Pilotage du Programme PRESAGE de Sciences Po.

Elle conduit depuis une dizaine d’années des travaux extrêmement fins sur l’égalité, la lutte contre les discriminations, la mixité, la parité

En interrogation permanente sur la place de l’égalité femmes/hommes dans le débat public, elle a fait paraître en 2010 un article passionnant sur les dynamiques à l’oeuvre dans une sorte de glissement de la problématique de parité vers une problématique de diversité. Dans la continuité, elle a publié un ouvrage très approfondi sur L’invention de la diversité (PUF, 2012).

Parce que son propos met les intentions au défi de leurs propres impasses et de possibles effets contraires, il nous encourage à penser incessamment en dynamiques complexes les sujets d’égalité, de mixité et de diversité pour construire des politiques d’action réellement et durablement inclusives.

 

 

EVE le blog : Bonjour Réjane Sénac. Vous avez une triple formation en droit, philosophie et science politique. Pouvez-vous nous parler de ce parcours universitaire et des sujets que vous y avez abordés?

Platon

Réjane Sénac : J’ai fait une maîtrise de philosophie sur “l’impertinence de l’inégalité chez Platon” dans laquelle j’ai interrogé les raisons pour lesquelles les écrits politiques de Platon sont dénoncés par certains philosophes du 20 ème siècle comme ayant inspiré les régimes fascistes et nazis. Mon analyse est que cette dénonciation anachronique est révélatrice des difficultés des démocraties contemporaines à penser les différenciations dans l’égalité.

Ensuite, j’ai fait un doctorat de science politique qui examine en quoi la perception de l’autre sexe est paradigmatique de la perception de l’autre dans la démocratie. Il s’agit de questionner la manière dont l’exclusion des femmes de la démocratie n’est pas une contradiction, mais un fondement du principe d’égalité citoyenne institué entre “frères” et ancré dans une répartition dite “complémentaire” des sphères (le foyer aux femmes, l’espace public aux hommes).

Mes travaux sur le sens de la promotion de la parité et de la diversité ont ensuite abordé la question de l’intégration des “non-frères” dans l’espace public. Ces travaux soulignent qu’après avoir été un critère d’exclusion, le fait d’être une femme ou un non-blanc est aujourd’hui devenu une “ressource. Il y a certes un renversement de perspective, mais pas de remise en cause de l’association des “non-frères” à ce qui fait d’eux des différents et non des égaux. Avant-hier motifs d’exclusion, hier motifs de discrimination, les différences de sexe ou de couleur de peau sont ainsi aujourd’hui considérées se comme un atout, une plus-value.

Après mon doctorat, j’ai fait un master II de droit pour mieux comprendre les enjeux juridiques du traitement différencié des individus au nom de l’égalité dans les politiques publiques. Cela m’a amenée à poser la question plus générale du rôle du droit dans l’articulation entre ce qui fait singularité et ce qui fait société.

 

 

EVE le blog : Ce qui fait singularité pour les femmes, on dit volontiers que c’est le fait qu’elles portent des enfants…

Réjane Sénac : Oui, c’est l’argument posé comme objectif et définitif pour défendre la complémentarité entre les sexes. Cet argument pose au moins deux questions : la première, qu’en est-il des femmes qui n’ont pas et n’auront jamais d’enfants (ne sont-elles pas des femmes?) ; la seconde, c’est celle de la réduction de la nature à nos dichotomies sociales au nom même de cette nature (alors même que la nature est bien plus complexe que nos divisions sociales structurantes voudraient le dire).

Ensuite, le renvoi des femmes à leur singularité au nom de leur “faiblesse physique” repose à la fois sur la négation de leurs spécificités individuelles et sur l’instrumentalisation d’un argument qui n’est pas utilisé pour les hommes. Condorcet souligne les incohérences et la dimension idéologique de ce raisonnement en affirmant dans son Discours sur l’admission des femmes au droit de cité que les hommes ont aussi des “indispositions passagères“, en particulier les hommes qui ont la goutte, mais que cela n’est pas considéré comme une contradiction avec leur inclusion dans l’espace public. Cela dit bien l’arbitraire de la définition de ce qu’est une “singularité” incompatible avec la similarité citoyenne et de ce qui ne l’est pas.

 

 

EVE le blog : Dans L’invention de la diversité, vous tenez un discours assez critique sur la célébration actuelle des singularités. Ne craignez-vous pas que l’on y entende une forme d’incitation à l’indifférenciation… Et à l’indifférence?

Réjane Sénac : Mon analyse des usages contemporains de la diversité en France n’est ni un plaidoyer contre la diversité, ni pour l’indifférenciation.

Il s’agit d’interroger ce que le mot “diversité” tel qu’il est utilisé dans le débat public signifie et véhicule. La diversité est un novlangue au sens où sa dimension à la fois malléable et consensuelle anesthésie les discussions sur ses enjeux théoriques et politiques. Ceci alors que la promotion de la diversité pose en particulier la question du rapport entre l’application du droit antidiscriminatoire et les bonnes pratiques, la hard law et la soft law. Elle interroge plus largement les risques d’une dépolitisation de l’égalité par sa soumission aux règles du marché.

 

 

EVE le blog : Mais c’est plutôt une bonne nouvelle, n’est-ce pas, que la lutte contre les discriminations fasse aujourd’hui l’objet d’un mouvement de “bonne volonté“?

Réjane Sénac : Faire reposer l’application d’une exigence juridique sur la bonne volonté, c’est risqué. Car elle peut s’émousser, elle peut même se retourner en frilosité, voire en mauvaise volonté, en fonction des contextes (économiques, sociaux, culturels, médiatiques…).

C’est une des critiques qui peut être faite aux discours qui justifient les politiques d’égalité par la performance de la mixité. C’est peut-être le cas, mais peut-être pas toujours, et pas forcément de façon permanente. Que se passera-t-il si l’on devait découvrir et/ou démontrer que la mixité, en particulier sexuée et raciale, ne “rapporte” pas ou pas autant qu’on l’espérait? Le danger est de fragiliser le principe politique et juridique d’égalité en le conditionnant au principe économique du marché.

 

 

EVE le blog : Mais cette approche pragmatique qui relie l’égalité à la performance a aussi de vrais effets, dans la réalité. Ca a quand même permis de vraies avancées…

Réjane Sénac : Je crois que ce qui permet des avancées, c’est de débattre des enjeux de la traduction du principe d’égalité, d’interroger le sujet dans sa complexité.

Au sein de cette discussion, il faut aussi questionner la fable contemporaine qui associe la mixité à une rencontre vertueuse entre le pragmatisme et la bienveillance. Dans une période de crise, les politiques d’égalité sont ainsi justifiées comme un investissement social rentable. Ce type de légitimation est souvent associé à l’adage “la fin justifie les moyens“. Or, “les moyens conditionnent la fin” dans la mesure où l’argument de la plus-value de la mixité repose et impose aux “différents” de faire la preuve de leur valeur ajoutée. Cela conforte les assignations à la/aux différence-s : les femmes et les personnes dites “issues de la diversité” ne sont ainsi pas considérées comme des individus à part entière, mais doivent performer leur altérité, quelle soit sexuée et/ou racialisée.

 

 

EVE le blog : En quoi cela pose problème, selon vous, qu’on veuille de la performance “au féminin“?

Réjane Sénac : La “théâtralisation” du féminin comme mise en scène d’un rôle maternel profitable pour répondre à la crise repose sur l’essentialisation, sous couvert de pragmatisme et de culturalisme, de ce qu’est être une femme.

Ainsi, “le management au féminin” ou “le politique autrement” assignent les femmes à jouer les seconds rôles parées de qualités complémentaires à celles attendues du chef basé sur des qualités paternelles. Les femmes sont ainsi considérées comme de bonnes “numéros 2“, mais qu’en est-il de leur légitimité à être des “numéros 1”Le leadership des femmes ou le “management au féminin” sont perçus comme décalés par rapport aux caractéristiques viriles du “numéro 1“.

Cette question souligne qu’en ce qui concerne l’accès aux postes de pouvoir les plus élevés, les qualités dites féminines sont associées non plus à des ressources, mais à des sources d’inquiétude (éventuellement agressive) sur leur compatibilité avec les qualités attendues pour être un bon premier (autorité, sens de la décision…)

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EVE le blog : De nombreuses démarches de valorisation de “l’au féminin” ont cependant rapidement évolué vers la reconnaissance que ce n’est pas tant le féminin (en tant que “rôle“) qui est créateur de valeur que la mixité (en tant que “dynamique“)…

Réjane Sénac : Là encore, il faut interroger ce que la mixité signifie. A quel moment un groupe est-il considéré comme mixte ?

Le fait de qualifier un groupe de mixte signifie qu’une ou des différenciations sont associées à des singularités. La question est : quelles sont les différences définies comme ayant des implications politiques : la couleur de cheveux, la taille, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, les origines sociales et/ou ethno-culturelles… ? Pour y répondre, il est nécessaire d’analyser les tensions, négatives ou positives, entre singularité et similarité.

Il ne faut pas oublier que la vision française de l’égalité procède d’un universalisme républicain qui a inauguralement exclu les femmes du droit de cité. Et encore aujourd’hui, 70 ans après qu’elles ont obtenu le droit de vote et d’éligibilité, les mesures visant à en faire des citoyen-ne-s à part entière sont perçues par certain-e-s comme une rupture, voire une trahison du principe d’universalisme

 

 

EVE le blog : Vous faites allusions aux “quotas“?

Réjane Sénac : Oui, les lois dites sur la parité ont été dénoncées par certain-e-s comme l’instauration de quotas sexués de candidature mettant en danger le cœur du lien politique républicain, à savoir le principe universaliste d’une d’une République “une et indivisible“. Dans la démocratie représentative française, les parlementaires sont censé-es représenter l’intérêt général de la nation et non les intérêts particuliers de la circonscription dans laquelle ils ont été élu-e-s. Interrogeons-nous sur les raisons pour lesquelles quand on parle de parité ou de quotas, cette fiction politique du représentant incarnant l’intérêt collectif semble moins “crédible” alors qu’elle n’est pas ou peu interrogé pour les hommes politiques “traditionnels“.

Cela nous amène à questionner en profondeur les non-dits républicains. Sonder l’inconscient républicain est en effet une nécessité pour cerner l’ancrage historique et philosophique de ce que nous considérons comme juste et injuste, en particulier dans nos perceptions des liens entre les différenciations et le principe d’égalité.

 

 

EVE le blog : Justement, il peut parfois paraître très injuste, à l’échelle individuelle, qu’un homme aussi compétent qu’une femme doive “laisser la place” au nom de la parité… De son point de vue, s’il a été effectivement “méritant“, ce sentiment d’injustice est compréhensible, non?

B. Grésy, R. Sénac, J. Mossuz-Lavau, F. Gaspard et J. Bougrab, rencontre Politiqu’Elles à Sciences Po

Réjane Sénac : Votre question me fait penser à une enquête que j’ai menée en 2004-2005 sur la manière dont les partis politiques intégraient la parité dans leur logique RH. 2004, c’était aussi l’année de la création de la Charte de la Diversité en entreprise.

Les partis politiques ont fait de cette obligation légale une plus-value électorale en cumulant la parité et la diversité. Alors, ils ont fait d’une pierre deux (voire plus) coups en promouvant des femmes jeunes représentantes de tel quartier ou de telle origine réelle ou supposée. Lors de cette enquête, un de mes interlocuteurs a résumé cette stratégie de façon triviale mais parlante : “On fait la parité et la diversité ensemble, cela nous permet de ne pas nous faire Hara-Kiri deux fois!“.

Donc, oui, il y a un ressenti sacrificiel chez certains qui peut entraîner des replis conservateurs. Mais ce que dit la perception d’une menace, c’est que des intérêts sont en jeu et des positions contestées. On entre dans le vif du sujet! La place des femmes n’est plus une seule affaire de femmes, mais questionne aussi celle des hommes et leurs relations. Ainsi, pour faire avancer l’égalité, on ne pourra se passer de questionner les assignations au masculin, au féminin et leurs imbrications hiérarchisées.

 

 

EVE le blog : D’ailleurs, on voit de plus en plus d’hommes, dire qu’ils considèrent l’égalité comme une chance d’échapper à ces assignations au masculin qui les oppressent aussi…

Réjane Sénac : Oui, et c’est indispensable que les hommes soient acteurs et sujets de l’égalité.

Il faut juste se méfier de ne pas en faire des “héros de l’égalité“. Parce que la question n’est pas de savoir qui sera héros dans cette histoire, la notion même d’héroïsme portant ses propres assignations contradictoires ; la question, c’est comment on rebat les cartes, comment on remet en cause les mythes, comment on reconsidère les légitimités.

D’ailleurs, il ne suffira pas, pour atteindre l’égalité, que les femmes accèdent aux positions traditionnellement occupées par les hommes. Il faudra que les femmes soient reconnues comme paires, et non comme complémentaires, dans ces postes et qu’elles aient elles aussi le pouvoir de changer le cadre, les règles du jeu.

Pour déconstruire le genre comme système de constructions sociales hiérarchisées, il est donc aussi nécessaire d’interroger les places assignées aux hommes, même si elles sont plus valorisées socialement. Ainsi, de la même façon qu’il est sexiste de considérer illégitime qu’une femme dirige une entreprise ou une institution politique, il est sexiste de trouver décalé un homme ayant pour métier de s’occuper d’enfants en bas âge ou de personnes âgées. L’égalité femmes/hommes met ainsi en débat la valeur des positions sociales, l’imbrication des assignations et tant d’autres questions posées à notre société démocratique.

 

 

EVE le blog : Vous dites en somme que derrière les apparents consensus sur l’égalité, la mixité et la diversité, il y a une foule de questions à débattre…

Réjane Sénac : Oui, une foule de questions à débattre et autant de motifs de dispute, au sens philosophique du terme. N’anesthésions pas un débat passionnant avec des mots-valises et des idées admises par toutes et tous mais qui n’engagent rien ni personne.

Définissions, re-définissons, investiguons, méfions-nous de ne ce qui nous séduit un peu trop facilement et cherchons à comprendre ce qui se cache derrière ce qui nous dérange…

 

 

 

Propos recueillis par Marie Donzel, pour le blog EVE

 

 

 

 

Bibliographie :

– Réjane Sénac et Sandrine Dauphin, Femmes-hommes : Penser l’égalité, La documentation française, 2013

– Réjane Sénac, L’invention de la diversité, PUF, “Le lien social”, 2012

– Réjane Sénac, Femmes/hommes, des inégalités à l’égalité, La documentation française, “problèmes politiques et sociaux”, 2010

– Réjane Sénac et Pierre Muller, Genre et action publique : la frontière public-privé en question, L’Harmattan, 2009

– Réjane Sénac, La Parité, PUF, “Que sais-je?”, 2008

– Réjane Sénac, L’ordre sexué, la perception des inégalités femmes/hommes, PUF, 2007

 

 

Lire aussi :

 

– Notre entretien avec Hélène Périvier, économiste, co-responsable du Programme de recherche et d’enseignement du Programme PRESAGE

– Notre entretien avec Laurent Depond, directeur de la diversité d’Orange

– Notre entretien avec Jean-Claude Le Grand, directeur du développement international RH et directeur de la diversité, de L’Oréal

– Notre entretien avec Armelle Scibérras, DRHG, responsable diversité du Groupe Crédit Agricole SA.

– Nos interviews de Brigitte Grésy au sujet du poids des normes dites masculines sur la vie professionnelle et personnelle des hommes dans l’entreprise et à propos du “vrai changement” pour toutes et tous que représente la promotion des femmes.

 

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