Un pionnier de l’engagement des hommes: Condorcet

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Dans le cadre de son grand dossier thématique consacré à l’engagement des hommes, le blog EVE vous propose une série de portraits de pionniers : des intellectuels, des artistes, des entrepreneurs, des personnalités politiques qui ont marqué leur temps, par des discours et des actions en faveur de l’égalité et laissent une empreinte durable et utile pour toutes les époques qui suivent. Pourvu qu’on se souvienne de leur participation à un mouvement d’engagement des hommes qui ne date décidément pas d’hier.

 

Pour ce premier numéro de notre série des pionniers engagés, rendez-vous au XVIIIè siècle avec l’un des plus étincelants “Philosophes des Lumières” : le Marquis Nicolas de Condorcet.

 

 

1790 – Condorcet fait paraitre Sur l’admission des femmes au droit de cité

Les droits des hommes résultent uniquement de ce qu’ils sont des êtres sensibles, susceptibles d’acquérir des idées morales, et de raisonner sur ces idées. Ainsi les femmes ayant ces mêmes qualités, ont nécessairement des droits égaux. Ou aucun individu de l’espèce humaine n’a de véritables droits, ou tous ont les mêmes ; et celui qui vote contre le droit d’un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a dès lors abjuré les siens.

C’est dans un article du 5è numéro du Journal de la Société de 1789, paru en juillet 1790, que l’on peut lire ce limpide appel à la mise en cohérence des idéaux humanistes avec les droits des femmes, sous la plume de Condorcet.

 

 

L’égalité femmes/hommes, une question de cohérence, avant tout

Condorcet est un philosophe de l’intégrité et de la congruence : en théoricien des mécanismes de la république (qui a travaillé sur les modes de scrutin pour donner un cadre concret à l’intention de représentation du peuple), il est en réflexion permanente sur la mise en oeuvre du principe. Il n’oppose donc pas le pratique au politique, la réalité à l’idée, mais exige de l’action humaine de terrain qu’elle soit conforme à la volonté exprimée par les Hommes (avec un grand H). En résumé : on doit faire ce qu’on dit! Et c’est sans doute là le premier motif intellectuel de son engagement en faveur des droits politiques des femmes. Pour lui, qu’elles aient les mêmes droits que les hommes est avant tout affaire de cohérence démocratique.

 

Condorcet est aussi le précurseur de la science statistique : il sait faire des additions, des soustractions et des proportions et a bien noté que le compte n’y est pas, quand on “prive tranquillement la moitié du genre humain” de droits… Et du même coup l’autre moitié de ses idées, de son courage et de son travail. Eh oui, ce qui se dit fréquemment aujourd’hui que c’est du grand gâchis de se passer de l’énergie et des compétences des femmes sort tout droit de la pensée de Condorcet !

 

 

Le réquisitoire de Condorcet contre l’argumentaire inégalitaire

Condorcet est aussi un philosophe des Lumières, habile à croiser le fer des idées et à contre-argumenter. Alors, il prend une par une les objections qu’on lui opposera quand on découvrira sa tribune Sur l’admission des femmes au droit de cité :

Elles sont physiquement différentes des hommes et notamment “exposées aux grossesses et indispositions passagères“? C’est vrai. Mais les hommes n’ont-ils pas eux aussi des motifs d’absence au travail qui n’appartiennent qu’à eux, comme “la goutte“, cite-t-il en exemple, qui en aura cloué plus d’un au lit alors même que d’importantes décisions attendaient d’être prises ? C’est humain en fait, d’avoir pour une raison ou une autre des “indispositions passagères” et c’est bien la raison même pour laquelle on s’organise en société, afin de compter sur les un-es et les autres, sans que chacun-e ait à être en permanence sur tous les fronts.

 

Les femmes n’ont pas fait la preuve de leur excellence ? Primo, ça se saurait, dit Condorcet, si “le droit de cité n’était accordé qu’aux hommes de génie” (c’est quasiment du Françoise Giroud avant la lettre !). Deuzio, c’est gentil de réserver la compétence et le courage au genre masculin, mais alors du coup que fait-on des “Élisabeth d’Angleterre, Marie-Thérèse, et des deux Catherine de Russie“? C’est agaçant, ces exceptions qui font dérailler la règle! Tertio, c’est compliqué de vérifier si les femmes ont du talent ou pas tant qu’on ne leur permet pas de l’exprimer. Faisons donc le test de les laisser exister politiquement, c’est le seul moyen de savoir si elles sont dignes!

 

Les femmes seraient plus sentimentales que raisonnables ? Tout dépend de ce qu’on appelle la raison, répond Condorcet. “Les femmes ne sont pas conduites, il est vrai, par la raison des hommes, mais elles le sont par la leur“. Et ce n’est pas tant par nature que parce que dans les faits, “leurs intérêts ne sont pas les mêmes, par la faute des lois” qui les tiennent “éloignées des affaires” auxquelles les hommes occupent leur esprit et leur temps. Partagez vos centres d’intérêt avec elles si vous voulez qu’elles partagent votre conception de la raison!

 

Les femmes seraient “influençables” et risquerait aussi d’ “influencer” les hommes? Il faudrait savoir ! Mais s’il faut répondre à toutes objections, mêmes celles qui se prennent les pieds dans le tapis, voici ce que Condorcet en dit : pour ce qui est de l’influence qu’elles subissent, il comptait justement vous en parler, parce que ce serait bienvenu, en même temps qu’on accorderait des droits politiques aux femmes d’en profiter pour les émanciper dans la sphère familiale (puisqu’on est justement en train de plancher sur un Code civil, ça tombe rudement bien !). Pour ce qui est de l’influence qu’elles exerceraient sur les hommes, en voilà une nouvelle qu’elle est bonne, se réjouit un Condorcet convaincu que “les femmes sont supérieures aux hommes dans les vertus douces” et ont de moindres tendance à la tyrannie. Une certitude quelque peu essentialiste et certainement discutable mais qu’on pardonnera à la figure de lettres ayant vécu il y a deux siècles et demi.

 

 

De l’intérêt des hommes et des sociétés à l’égalité 

Une fois la réplique adverse démontée par la démonstration en bonne et due forme de la vacuité de l’argumentaire hostile à la participation des femmes aux affaires, Condorcet se pose la question de l’intérêt que les hommes d’une part et la société toute entière d’autre part auraient à l’égalité.

 

Pour les hommes : rien (ou peu) à perdre, des échanges de meilleure qualité à gagner

Les hommes, selon lui, n’y ont d’abord pas grand chose à perdre. Car Condorcet n’imagine pas les femmes délaisser du jour au lendemain leurs enfants et abandonner leurs foyers pour ne plus se consacrer à ne faire que de la politique. Elles seraient donc capables de faire plusieurs choses à la fois ? Une sacrée bonne nouvelle pour toutes et tous : femmes (et hommes, aussi) sont polyvalent-es ! On va pouvoir en faire des choses ensemble, en démultipliant tout ce potentiel de réflexion et d’action!

Mais encore les hommes pourraient-ils trouver des bénéfices à laisser les femmes s’exprimer publiquement car selon Condorcet, ce n’est pas parce qu’elles n’ont pas voix à l’assemblée qu’elles se taisent partout ailleurs. Et dans les espaces où leur parole est permise (ceux de l’intimité familiale et dans certains milieux, des “salons”), ces messieurs ne s’autorisent pas à leur donner la repartie, par égards de “politesse” et “galanterie“. Alors, Condorcet propose tout simplement une égalité qui permettrait à chacun d’investir tous les espaces d’expression et de décision, de se dire des vérités et d’apporter à l’autre de la contradiction. Bref, on va enfin pouvoir sainement s’engueuler, comme diraient Jean-Edouard Grésy et Ricardo Pérez-Nuckel, nos experts ès-conflit constructif ! Ou au moins pratiquer la dispute, au sens philosophique du terme, c’est à dire co-construire de la pensée fine par le commentaire, la critique et le compromis. Plus on est de fous et folles, plus on s’enrichit!

 

Pour les sociétés : la raison d’être même de la démocratie 

Quant à la société, nous dit Condorcet qu’on sait aussi fervent anti-esclavagiste, elle a tout intérêt à l’égalité (toujours reliée à la liberté) car elle a avant tout à craindre des inégalités. Que ce soit entre les femmes et les hommes ou entre n’importe quelles classes d’individus. Car Condorcet sait que les écarts de droit et traitements font “nécessairement” le lit de “la corruption“, des dominations et de la violence en l’endroit des humain-es et entre eux

 

 

Postérité et actualité du discours de Condorcet sur l’égalité entre les femmes et les hommes 

Condorcet ne sera que modérément entendu (doux euphémisme) en son temps, sur cette question de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Olympe de Gouges

L’idéal de fraternité relié à ceux de liberté et d’égalité exclura finalement les femmes dans la conception qu’en forgera la Constituante et dont les reliefs perdurent encore, comme le retrace la politiste Réjane Sénac dans son ouvrage L’invention de la diversité.

Trois ans après la parution de l’article Sur l’admission des femmes au droit de cité, son amie Olympe de Gouges montera à l’échafaud pour le crime de contestation de la “république une et indivisible”, autrement dit pour avoir fait remarquer un peu trop fort que l’universalisme sans la moitié de l’humanité était une mascarade.

L’argument de la “femme influençable”, pourtant démonté par Condorcet, sera au coeur de la rhétorique des opposant-es au vote des femmes tout au long du combat pour ce droit, jusqu’à un XXè siècle avancé.

Celui de leur prétendue “indisponibilité” pour cause de grossesse éventuelle persiste à faire frein, dans les mentalités et malgré les bonnes volontés, à leur progression de carrière.

L’obligation qui leur est faite de justifier de leur excellence avant même de leur avoir offert les conditions d’en faire la démonstration n’est pas encore effacée des propos critique sur la parité.

Pour ce qui concerne leur supposée émotivité supérieure à leur raison, l’argument s’est renversé : de handicap, c’est devenu une forme de “plus-value” (on cite encore ici Réjane Sénac, en référence à son essai L’égalité sous conditions), un peu comme Condorcet l’appelait de ses vœux, mais sans qu’on ait cessé d’enjoindre aux femmes d’être plus douces, plus conciliantes, plus empathiques que les hommes.

 

Pas de doute, le propos de Condorcet reste d’actualité. Et il est hautement stimulant de s’y replonger.

 

 

Marie Donzel, pour le blog EVE.

 

 

 

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