"Merci est le mot le plus important du management"

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Rencontre avec Jean-Edouard Grésy et Alain Caillé, auteurs de La Révolution du don

 

J.-E. Grésy et A. Caillé

Jean-Edouard Grésy, co-fondateur du cabinet AlterNego, est bien connu des EVEsien-nes. Ses plénières et ateliers sur la négociation font chaque année un tabac au séminaire d’Evian.

Cet anthropologue du droit vient de faire paraître un ouvrage co-écrit avec une grande figure contemporaine de la sociologie, Alain Caillé : La Révolution du don.

Entre dénonciation du dogme utilitariste, invitation à (re)découvrir les passionnants travaux de Marcel Mauss et anti-manuel d’intelligence managériale, ce captivant essai se propose de repenser la place du don dans les relations sociales pour imaginer des modèles humains d’organisation.

Rencontre.

 

 

Eve le blog : Bonjour Jean-Edouard, bonjour Alain. L’avant-propos de votre livre annonce une rencontre inattendue, celle d’un consultant en entreprises et d’un universitaire anti-utilitariste… Mais qu’entend-on exactement par “anti-utilitariste”?

Alain Caillé : Il faut, pour répondre à cette question, définir ce qu’est l’utilitarisme. Pour une traduction minimale du concept, c’est le fait de lire et analyser tout fait humain et social à la lumière du critère d’utilité, en supposant que l’action des individus est régie par une sorte de calcul permanent des intérêts à agir et que la somme de ces calculs individuels contribue à l’accroissement du bonheur du plus grand nombre. C’est un postulat réducteur des motifs de l’action des individus et une logique très discutable puisque rien ne prouve que le bien-être collectif procéderait de la somme des intérêts individuels.

Pourtant, nous avons assisté, au cours des trente dernières années, à une généralisation spectaculaire des préceptes utilitaristes en sciences sociales, quand tout est devenu une “économie” (y compris les relations, les engagements, voire les émotions…), et une “économie” d’inspiration libérale en l’occurrence : les ressources humaines pensées en termes de capital humain, le mariage entendu comme une division rentable du travail entre femmes et hommes et même la foi religieuse au prisme de la rentabilité de croire eu égard aux chances estimées d’accéder au paradis !

 

 

Eve le blog : Comment expliquez-vous une telle généralisation de l’utilitarisme?

Alain Caillé : Le modèle utilitariste exerce une forte séduction parce qu’il est simple… Mais simpliste.

En considérant que la variable numéro 1, voire la variable unique à prendre en compte, c’est l’intérêt, vous pouvez construire facilement des modèles. Ce qui en sort est vrai ou ne l’est pas, mais on a un modèle, qui de plus a le mérite d’être aisément maniable.

Le défi qui se présente à ceux qui, comme moi, veulent proposer des modèles alternatifs, c’est d’intégrer la complexité humaine sans perdre en maniabilité et en intelligibilité

 

 

Eve le blog : C’est dans cet esprit que vous avez créé en 1981, la revue du MAUSS, pour Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales, mais aussi en hommage acronymique à l’anthropologue Marcel Mauss ?

Alain Caillé : Oui, mon pari, en créant la revue du MAUSS, c’était d’abord de sortir de la modélisation unique par l’utilitarisme.

Ensuite, de reconstituer une vraie discussion entre les disciplines des sciences sociales pour en finir avec la prééminence des sciences économiques et de leur frange toute spécifique que sont les théories néo-classiques. Enfin d’ouvrir la réflexion sur les faits sociaux au-delà du circuit fermé des spécialistes qui parlent entre spécialistes.

 

Jean-Edouard Grésy : La démarche est celle d’une vulgarisation qui ne rime pas avec simplification. Pour quelqu’un comme moi, qui précisément travaille la notion d’intérêt sur le terrain, c’est fondamental de ne pas réduire l’intérêt ni à de seuls motifs profitables (puisqu’il y a aussi de l’intérêt sans quantification ni calcul de rentabilité possibles) ni à un paramètre unique dans la prise de décision des individus. La réalité de ma pratique, dont l’objet est la reconstruction de la confiance dans des environnements traversés par les conflits, c’est que je fais également face quotidiennement à des aspects émotionnels et identitaires. Un modèle simpliste qui reposerait sur des tableaux de chiffres croisant ce que l’on estime que veulent les gens avec ce que l’organisation évalue pouvoir leur offrir, m’est d’un secours très limité (rire)… Il y a bien un besoin, exprimé par ce qu’on appelle le terrain, ce qui n’est jamais que “la vraie vie”, de mieux comprendre ce qui relève de la perception subjective propre à chaque individu.

 

Alain Caillé : Il faut rétablir une distinction entre rationalité et raisonnabilité. On constate tous les jours que des décisions rationnelles, ou qui se targuent de l’être, sont parfaitement déraisonnables

 

Jean-Edouard Grésy : Et à l’inverse que des décisions très raisonnables sont prises pour des raisons qui échappent aux critères admis de la rationnalité.

 

Alain Caillé : Cela nous amène à affirmer que le facteur humain n’est pas irrationnel, il a seulement d’autres raisons qu’un tableur excel !

 

 

Eve le blog : Ces autres raisons qui ne sont pas celles de l’utilité directement mesurable, un grand anthropologue les a étudiées très finement au cours de la première moitié du XXè siècle. C’est Marcel Mauss, dont vous dites dans votre livre qu’il est un “inconnu célébrissime”. Qu’entendez-vous par là?

Jean-Edouard Grésy : Le nom de Mauss est connu. Son Essai sur le don est célèbre. Mais Mauss n’a pas la place qu’il mérite dans l’histoire officielle des sciences sociales. D’abord, on cherche depuis presque toujours à le caser quelque part (sociologue? anthropologue? ethnologue?) et comme il échappe aux chapelles, il se retrouve traité un peu à part, comme un OVNI. Par ailleurs, de son vivant, il n’a pas tellement cherché à satisfaire aux critères de légitimité du milieu des sciences sociales : quoique professeur au Collège de France, il n’a pas terminé sa thèse (comme près de 60% des doctorant-es, soit dit en passant), il a assez peu publié et on peut dire qu’il avait en quelque sorte un “style” pas tout à fait conforme, il s’intéressait à énormément de choses, il était semble-t-il enthousiaste et avait même une vraie fraîcheur… Et puis surtout, son sujet, le don, était mal compris…

 

Alain Caillé : … Et reste mal compris. Dès qu’on entend le mot “don”, on pense altruisme, voire esprit de sacrifice, charité, désintéressement total… Ce n’est absolument pas ce dont parle Mauss! Ce qu’il analyse, c’est le don comme acte politique, le geste par lequel on fait alliance avec l’autre. Cela questionne la notion de l’intérêt pour autrui. Un présupposé simpliste voudrait faire croire que l’intérêt pour autrui, c’est un intérêt indirect pour soi : j’ai intérêt à être bien avec untel si je veux qu’il me renvoie l’ascenseur, par exemple. Ca existe, bien sûr, mais ce n’est pas tout l’intérêt pour autrui : il y a un goût des autres aussi premier que l’intérêt pour soi. On va vers les autres parce qu’on s’intéresse aux autres, ce qui n’est pas la même chose que d’avoir intérêt à fréquenter les autres.

 

 

Eve le blog : Et pourtant, si j’ai bien lu Mauss puis votre livre, la relation avec les autres, même si elle ne procède pas de la seule recherche d’utilité, n’est pas totalement gratuite. Il s’y passe des échanges…

Jean-Edouard Grésy : Le don a précisément à voir avec l’échange. Car il appelle une forme de retour, ce que Mauss appelle le contre-don. Entre le don et le contre-don, il y a ce qu’il nomme la dette, qui parce qu’elle transite de l’un à l’autre, est l’essence du lien social.

 

 

Eve le blog : Cela signifie que l’on se doit mutuellement des choses?

Alain Caillé : Cela signifie que donner, recevoir et rendre sont des obligations sociales. Par obligation, Mauss entend que s’y soustraire constitue une rupture du lien social : il explique très clairement que refuser de donner à autrui (au sens large, parfois c’est seulement une réponse à une question posée), ne pas accepter ce qu’il offre ou négliger de rendre, cela équivaut à déclarer la guerre.

 

 

Eve le blog : A ce fameux triptyque d’obligations “donner-recevoir-rendre”, vous ajoutez un quatrième élément, qui précède tous les autres : “demander”… C’est un oubli de Mauss?

J.-E. Grésy anime l’atelier “pourquoi certain-es obtiennent plus que d’autres” au séminaire EVE

Jean-Edouard Grésy : La thèse que Mauss n’a jamais terminé d’écrire portait précisément sur la prière. On peut imaginer qu’il a bloqué sur la question de la “demande”, qui est l’une des plus sensibles.

En l’occurrence, la genèse de notre livre, La Révolution du don, a en partie à voir avec ce vrai-faux “oubli” de la “demande”. Et pour la petite histoire, l’idée d’écrire sur ce thème avec Alain, a germé en moi quand les organisatrices d’EVE m’ont demandé de bâtir un atelier “Why women don’t ask?“. En analysant les ressorts de la non-demande, et en réalité de la prégnance des attentes tacites et implicites (quand par exemple, on “s’attend” à recevoir un feedback, une augmentation, une promotion, sans demander mais en entretenant malgré tout de vraies déceptions, profondes et durables si cette non-demande n’est pas entendue et moins encore satisfaite), j’ai perçu l’ampleur et la multitude des cassures du lien de confiance qui découlent de cette comptabilité inconsciente et invisible sur laquelle personne n’a vraiment prise.

 

 

Eve le blog : Il y a donc un “savoir demander”… Y a-t-il aussi un “savoir donner”?

J.-E. Grésy et A. Caillé

Jean-Edouard Grésy : Il y a un “savoir demander”, distinct de celui d’exiger, et qui appelle des formes laissant place à la spontanéité et à une marge de liberté du donateur.

Il y a aussi un “savoir donner”, pour ne pas sous-estimer la demande de l’autre, ce qui reviendrait à le mépriser, ni le surendetter, ce qui reviendrait à le dominer.

Il y a aussi un “savoir recevoir”, c’est fondamental de le rappeler : recevoir, c’est accepter ce qui est donné, reconnaître que c’est un don, que ça a de la valeur… Et remercier. La gratitude, c’est la célébration du geste du don et c’est le symbole de l’alliance créée par le don. Je le dis sans hésiter : merci, c’est le mot le plus important du management. Si vous ne dites pas merci quand on vous donne quelque chose (le résultat d’un travail, un conseil, une information, du soutien, un contact), c’est pour la personne qui vous l’a donné, comme si vous considériez que rien ne s’est passé. Et si vous utilisez ce qu’elle vous a donné sans l’avoir remerciée, c’est comme si vous le lui aviez volé. C’est ce que ressentent toutes les personnes qui voient une partie de leur boulot présenté par un collègue ou un supérieur qui néglige de rappeler qu’il a travaillé avec une équipe : c’est une dépossession et celui qui semble s’être approprié le travail est vu comme un profiteur. On fait mieux pour la confiance…

 

 

Eve le blog : Et puis il y a le “savoir rendre”…

Alain Caillé : C’est là qu’il faut se méfier du retour aux idées simplistes, quand dans une vision très négative de la dette, assimilée à une sujétion, on pourrait voir le fait de rendre comme une occasion de la solder… Et donc de clore le lien, d’en terminer avec la relation. Le contre-don n’est pas une formalité, c’est un acte constitutif à part entière du lien, qui peut d’ailleurs être différé dans le temps et différent dans sa nature du don reçu.

 

Jean-Edouard Grésy : Parce que ce n’est pas de la comptabilité et que ça ne doit pas en être, nous assumons dans notre livre de dire qu’il faut savoir rendre de bon cœur. Ce n’est pas de la naïveté ou des bons sentiments, c’est parce que le don a à voir avec la générosité sincère. Offrir génère de vraies émotions positives. C’est un plaisir, c’est une joie. Et au travail, la joie d’être là, de faire ce qu’on a à faire, de partager avec les autres, ce n’est pas le moindre des motifs d’engagement

 

 

 

Propos recueillis par Marie Donzel, pour le blog EVE.

 

 

 

La révolution du don, ça continue en images :

 

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Sur la chaîne TedX talks

 

 

 

 

Lire aussi :

– Notre interview de Jean-Edouard Grésy et Ricardo Pérez Nuckel, co-fondateurs d’AlterNego

– Notre synthèse de l’ouvrage de Jean-Edouard Grésy, Gérer les ingérables

– Notre concept à la loupe : l’assertivité

– Notre portrait de Mary Parker Follett, pionnière du management et de l’entrepreneuriat social

 

 

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