Elles changent le monde : Marianne Bathily, promotrice du masque grand public au Sénégal… Et bien au-delà !

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Marianne Bathily, entrepreneuse franco-sénégalaise installée à Dakar, a pris position dès le début de la crise CoVid-19 en faveur des masques grand public. Et joignant le geste à la parole, elle a organisé tout un dispositif permettant aux tailleurs, mais aussi à des anonymes partout dans le pays, de fabriquer ces masques.  La rédaction du webmagazine EVE l’a interrogée sur cette initiative.

Bonjour Marianne. Comment la crise #Covid-19 est-elle vécue au Sénégal ?

Après deux mois de crise sanitaire, nous avons 2000 cas et 19 morts. Malgré ces chiffres très en-deçà de ceux que vous connaissez en Europe ou qu’on observe aux États-Unis, cette crise a, dès ses débuts, eu un retentissement énorme dans le pays. Cela en raison de notre proximité avec deux nations particulièrement touchées : l’Italie où vit une importante communauté sénégalaise et la France, bien sûr, avec laquelle nous entretenons une relation sociale, économique et culturelle que l’on peut qualifier de cousinage. A Dakar, il y a 30 000 Français·e·s qui vivent là, en permanence. Pas des touristes, pas des expatrié·e·s : des Français·e·s du Sénégal. Quand quelque chose se passe en France, tout le Sénégal s’en préoccupe. Ça nous touche viscéralement.

Quand les premiers cas, tous importés, se sont déclarés, fin février-début mars, le gouvernement a très rapidement décrété l’état d’urgence. La part la plus nantie de la population plaidait pour le confinement. Mais il fallait résister à cette tentation et trouver une stratégie adaptée à l’environnement économique et social qui est le nôtre. Nous n’avons pas le même État-Providence que vous, nous avons un système de santé beaucoup plus fragile que celui de nombreux pays européens, nous avons une part importante de personnes qui travaillent dans le secteur informel et pour lesquelles, par définition, télétravail ou chômage partiel, ça n’a aucun sens. Donc, il a été décidé d’opter pour une stratégie très « micro », de façon à éviter d’arrêter l’activité du pays : le couvre-feu a été instauré, les frontières fermées, la mobilité à l’intérieur du pays limitée et on a adopté un suivi sanitaire très précis des cas, des cas-contacts et des cas communautaires.

De votre côté, vous promouvez la production de masques en tissu dès début mars. Pourquoi ?

Moi, au début de la crise, je passe mon temps à écouter les médias français. Parce que c’est mon deuxième pays et parce qu’au Sénégal, comme je le disais, dès qu’il se passe quelque chose en France, ça résonne jusque dans la plus petite pièce de nos foyers… Et là, je suis assez étonnée par ce que j’entends : on dit que les masques ne servent à rien, ou alors qu’il faut des masques chirurgicaux ou FFP2. Évidemment que le personnel médical a besoin de ce matériel, mais pour la population générale, il me semble qu’on a raté une marche du bon sens : un virus qui se transmet par voie aérienne, c’est-à-dire concrètement par les éternuements, la toux et les postillons, il n’y a pas besoin d’avoir fait 10 ans d’études pour comprendre qu’en mettant quelque chose devant sa bouche et son nez, on peut déjà commencer à le contenir !

Les médecins raisonnent avec des cerveaux de médecins, qui cherchent à tendre vers le « zéro risque », comme dans une salle d’opération. C’est une bonne chose quand vous devez vous faire opérer. Quand il s’agit de réduire le risque d’infestation de l’univers social où, dans les faits, les gens ne sont pas allongés et endormis sur une table mais vivent leur vie, ce ne sont pas des réponses médicales qu’il faut, ce sont des solutions qui correspondent à l’état de la société. C’est le masque grand public, en tissu, lavable et réutilisable qui peut nous permettre d’éviter une contamination galopante en permettant à chacun·e de nous d’éviter de polluer l’environnement avec le virus, si nous en sommes porteurs sans le savoir.

Pour une fois, nous les Africain·e·s, nous avons un temps d’avance : au Sénégal, il y a 300 000 tailleurs disséminés dans tout le pays ; nous avons du tissu, disponible à un prix raisonnable, et un savoir-faire. J’ai écrit un plaidoyer pour le masque en tissu et j’ai développé un kit pour en fabriquer. Je suis allée voir mon propre tailleur et ensemble, on a fait 487 masques à glisser dans ces kits, avec le patron en papier.

Et puis, vous activez votre puissance de communication…

En effet, je suis communicante de métier et par ailleurs, depuis une quinzaine d’années, je travaille à valoriser, via les réseaux sociaux, la mode made in Sénégal avec mon rendez-vous « Fashion balcony ». C’est tout simple : je publie des photos des vêtements qui ont été faits pour moi, par mon tailleur. C’est une manière de valoriser un artisanat et aussi de lutter, à ma façon, contre l’uniformisation des critères de beauté qu’a engendré le prêt-à-porter. Le prêt-à-porter, c’est des femmes qui doivent obliger leur corps à entrer des vêtements ; le sur-mesure, c’est le vêtement qui s’adapte à ton corps. Il y a beaucoup de violence derrière ce qu’on te présente comme le plaisir de faire du shopping : tu te trouves moche si tu n’es pas faite comme un designer à l’autre bout du monde estime que tu dois être, tu t’en veux si tu changes de « size », tu infliges des régimes à ton corps alors que tu ne peux rien faire s’il change au cours de l’existence (c’est l’évidence, non, que le corps n’est pas le même à 15 ans et à 50 ans, avant ou après avoir eu des enfants, ou selon les moments  de la vie ?), tu n’es pas bien dans tes vêtements, tu as mal au ventre, tu as la poitrine compressée…

Bref, je me suis dit que pour promouvoir les masques, je pouvais faire appel à la communauté qui me suit sur les réseaux sociaux, ici au Sénégal et ailleurs dans le monde et j’ai fait de mon rendez-vous « Fashion balcony » le premier canal de diffusion de la culture du masque grand public, utile ET fashion !

Pourquoi est-ce important à vos yeux que le masque soit perçu comme un accessoire de mode « glamour » autant que comme un outil de prévention sanitaire ? 

C’est très simple : au XIXè siècle, on a inventé la culotte. La culotte, ça te permet de porter tes vêtements plusieurs fois en gardant tes sécrétions intimes pour toi. Au début, les culottes, elles sont moches. Ca ressemble à des caleçons ou à des couches. Et puis le sous-vêtement, ça devient un truc glamour, beau, sexy, que tu assortis, que tu es fière de porter, dont tu veux qu’il corresponde à ta personnalité… C’est quoi d’autre, le masque, qu’un accessoire, à l’équivalent des sous-vêtements, qui te permet d’être à l’aise en société tout en gardant pour toi les humeurs de ton intimité ? Chacun·e doit pouvoir être libre de son hygiène et de son intimité. Donc, le masque, il peut être joli, original, assorti à ta tenue ou bien dépareillé si c’est ton style de jouer avec les codes… Il t’appartient comme tes sous-vêtements : tu ne le prêtes pas ; quand tu l’as porté, tu le laves, tu le repasses ; en attendant, tu en portes un autre. Ce n’est pas plus compliqué que ça !

Iriez-vous jusqu’à dire que le masque est appelé à devenir un « must have » et qu’on le verra bientôt ans les magazines de mode ?

Je ne sais pas combien de temps va durer cette pandémie, et personne ne peut vraiment le dire. Mais en attendant, je vois qu’au masque s’applique tout ce qu’on a déjà vu dans le secteur du tissu : il y a de la haute couture, avec déjà des marques de luxe qui créent les leurs, il y a de la fabrication maison ou des communautés de femmes qui savent coudre et dont le savoir-faire reprend de la valeur, il y a des marques jeunes et cool qui se mettent sur le créneau… Tiens, par exemple via Facebook, j’ai été contactée par une jeune créatrice française : on a échangé et… Maintenant, elle développe une gamme colorée, avec des volants, des perles etc., bien sûr fabriquée au Sénégal !

Est-ce que vous pensez que ce développement des masques grand public peut-être un levier d’empowerment des femmes ? 

Quand j’ai lancé la communication autour des masques grand public, avec le kit pour les réaliser, j’ai vu des femmes venir jusqu’à ma porte, me dire « je suis au bout du rouleau »… Et à qui j’ai pu dire « l’action sauve ! ». Elles sont reparties avec leur kit, elles ont fabriqué leurs masques, certaines à l’échelle de leur communauté, certaines sont parties à en fabriquer industriellement, certaines pour les donner, d’autres pour les vendre. Chez toutes, j’ai constaté de l’épanouissement. L’empowerment, c’est ça, n’est-ce pas ? Agir, se sentir utile, prendre confiance, faire de quelque chose qu’on te propose une autre chose qui t’appartient, dont tu es fier·e et que tu vas peut-être transmettre à ton tour.

C’est pour ça que je suis montée au créneau quand les autorités ont voulu limiter la production et la distribution de masques aux seules personnes qui justifieraient d’une certification. Pour moi, c’était un contresens parce que ça revenait en quelque sorte à la logique du masque médical mais aussi parce que ça allait exclure, rien qu’à cause de l’investissement financier nécessaire pour obtenir une certification, une foule de personnes qui ont trouvé à s’insérer et à se développer en fabriquant ce produit utile à toute la population.

Nous avons réussi à passer en 3 jours de moins d’un tiers de la population qui portait le masque dans l’espace public à plus de 80%… Et on se maintient à ce niveau depuis plusieurs semaines, ce qui, pour l’heure, fait ses preuves en matière de prévention de la CoVid-19 au Sénégal. Ne gâchons pas cela avec des réactions bureaucratiques. Gardons le bon sens, l’esprit d’humour et soyons solidaires !

Propos recueillis par Marie Donzel, pour le webmagazine EVE.

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