« Abrège frère », nouvel avatar du manterrupting ? On en parle !

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Si vous étiez sur mars cet hiver, synthétisons la polémique « Abrège frère » : c’est l’histoire d’un tik-tokeur qui fait fureur en interrompant les vidéos d’autres tik-tokeur·euses et résume en quelques mots le contenu de ce qu’ils/elles avaient à dire. Fin du message : vous avez gagné temps de minutes et secondes grâce à cet « abrégé ». On dit merci qui ? Sauf que voilà, le tik-tokeur coupeur de sifflet a une fâcheuse tendance à « abréger » les vidéos de femmes davantage que celle des hommes. Et comme un malheur misogyne n’arrive jamais seul, son intention rigolote de départ vire vite à l’effet de meute quand d’autres utilisateurs du réseau s’emparent du mème « abrège frère » pour cyberharceler l’air de rien toutes celles qui les agacent ou qu’ils préfèreraient tout simplement voir se taire. On décrypte !

De mauvaises intentions ?

Derrière le compte « Abrège frère », il y a un trentenaire débonnaire qui se défend vigoureusement d’avoir eu des intentions sexistes. Et on a toutes les raisons de le croire : rares sont celleux qui discriminent de façon intentionnelle et délibérément cruelle. C’est la loi générale des biais : ils sont pour l’essentiel inconscients, donc assez peu dépendants de la bonne ou mauvaise volonté. En revanche, ils sont très révélateurs d’une socialisation stéréotypée et de l’influence des mentalités collectives.

Il n’est donc pas très étonnant que dans l’environnement globalement sexiste des réseaux sociaux (ce n’est pas nous qui le disons mais les données chiffrées relayées par le Haut Conseil à l’Egalité), l’initiative de notre tik-tokeur abrégeur ait bénéficié d’une caisse de résonnance misogyne… Et que les impacts de tout cela le dépasse.

« Abréger » les femmes, une nouveauté ?

Mais la dimension sexiste d’« Abrège frère » est-elle en soi une émanation de la culture « social media » ? Pas vraiment ! En réalité, cela fait furieusement penser à ce que l’on appelle le manterrupting. Le concept a été forgé par l’essayiste (et gender editor au New York Times) Jessica Bennett pour désigner le fait que les femmes font l’objet d’une censure obreptice consistant principalement à leur couper la parole, à les inciter à parler moins, à faire court quand elles s’expriment (le tout sur fond de stéréotypes sur la prétendue tendance des femmes à être « bavardes »).

Oui mais nous connaissons tou·tes au moins une femme qui coupe la parole aux autres, et des hommes qui se font couper la parole (y compris par des femmes). Sauf que les chiffres parlent : selon une étude Brigham Young University/Princeton, les hommes sont détenteurs de 75% du temps de parole dans le monde du travail et les femmes s’y font 23% plus souvent couper la parole que les hommes.

« Abrège frère », un mal pour un bien ?

Et si finalement la polémique autour d’ « Abrège frère » constituait une formidable  opportunité de populariser auprès du grand public cette notion de manterrupting et surtout d’attirer l’attention du plus grand nombre sur cette dimension insidieuse du sexisme ordinaire ?

En tout cas, on ne pourra désormais plus dire qu’on ne savait pas que le terrain de la prise et du partage de la parole est stratégique aussi, quand il s’agit de rendre l’égalité effective.

 

Marie Donzel, pour le webmagazine EVE

 

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