C'est quoi, le Complexe de Cendrillon?

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Un concept à la loupe

 

 

Figure incontournable des contes populaires qui, des Frères Grimm aux Studio Disney en passant par Charles Perrault, Rossini ou le groupe de pop-rock eigthies Téléphone, délivre la fable morale d’une destinée inversée, Cendrillon est aussi l’incarnation de la grandeur cachée, voire étouffée, d’un être de qualité qu’un événement miraculeux rendra un jour à une gloire méritée.

Le mythe a ceci de réconfortant qu’il semble promettre la reconnaissance des vertus de l’individu par-delà les préjugés attachées à son apparence, et malgré les obstacles multiples qui s’opposent a priori à son accomplissement. Mais une lecture approfondie du conte révèle de bien plus piégeuses interprétations dans l’inconscient collectif : Cendrillon, c’est aussi la femme qui attend… Le Prince Charmant qui la révélera à elle-même et au monde!

 

Cette morale de la patience au féminin doublée d’une vision de la réalisation de soi dépendant de l’intervention prodigieuse d’un tiers a inspiré il y a une trentaine d’année la notion de « Complexe de Cendrillon » à la psychanalyste américaine Colette Dowling.

 

Le « Complexe de Cendrillon », c’est le concept que le blog Eve passe ce mois-ci à la loupe.

 

 

Cendrillon attend, attend, attend…

 

En 1981, la psychanalyste américaine Colette Dowling, analysant sa propre expérience de femme financièrement indépendante qui a accueilli le mouvement de libération des femmes avec enthousiasme, observe qu’alors que rien ne s’oppose à ce qu’elle se sente parfaitement autonome (elle gagne sa vie, a une vie sociale à elle, des loisirs qu’elle s’est choisis), il lui semble que son temps de vivre pleinement libre et de prendre toutes les responsabilités auxquelles elle aspire ne soit pas encore arrivé. Elle a le sentiment d’attendre quelque chose. Mais quoi? Que ça vienne tout seul? Allons, elle sait bien que rien n’est donné et que les miracles n’arrivent que dans les fables!

Pourtant, chez de nombreuses femmes qu’elle rencontre, dans son entourage proche comme dans le cadre de sa pratique de thérapeute, elle constate de façon récurrente cette même latence qui retient l’énergie, reporte plus ou moins les initiatives et nourrit une forme d’anxiété à l’endroit du succès.

Diable! Les femmes auraient-elles secrètement peur de réussir? A tout le moins s’inquiètent-elles sourdement, et souvent sans parvenir à le formuler clairement et moins encore à oser l’exprimer publiquement, de ce qu’il leur faudrait peut-être sacrifier de leur vision d’elle-même pour cela et des effets sur le regard des autres que leur montée en puissance pourrait avoir.

 

 

Alors, Cendrillon dépend, dépend, dépend…

 

Alors, dit Dowling, les femmes persisteraient à s’inscrire, même quand elles ont tout pour réussir par elles-mêmes, dans des schémas de dépendance relative.

Telles des Cendrillons qui comptent sur un père (ou un providentiel manager, une marraine généreuse) pour remarquer l’injustice qui leur est faite quand elles ne sont pas traitées à leur juste valeur puis sur un Prince Charmant (ou un boss Pygmalion, une bonne fée prodigieuse) pour les mettre en lumière quand il découvrirait leur force d’âme, elles auraient tendance à surestimer les facteurs exogènes de leur accomplissement (une rencontre décisive, un soutien de poids, un pari fait sur elle alors qu’elles-mêmes n’y croyaient pas, voire un coup de chance) au détriment d’une juste considération de ce qu’elles se doivent à elles-mêmes (y compris la capacité à provoquer les rencontres, à obtenir du soutien, à convaincre les autres de leur faire confiance pour relever les défis et à saisir et transformer les opportunités).

Considérant inconsciemment que le mécanisme de leur réussite dépendrait d’une (im)probable intervention extérieure pour s’enclencher, les femmes Cendrillons entretiendraient ainsi un rapport plus ou moins dévoyé à l’aide proposée par autrui : oscillant entre déférence excessive (« je lui dois tout« ) et rejet méfiant de ce qui pourrait ensuite les obliger (« je ne veux rien devoir à personne« ), elles auraient tendance à porter sur leur destinée un regard très affectivé (on a été « gentil » avec elles ou bien à l’inverse, on les a « saquées« ), peu propice à une attribution équitable des facteurs de leur réalisation personnelle…

 

 

Cendrillon est-elle trop « bien élevée »?

Mais pourquoi les Cendrillons que nous serions sont-elles aussi embarrassées quand il est question de conjuguer simple humilité et légitime fierté? A la suite de Dowling, la psychosociologie contemporaine sonde d’une part le rôle des référents culturels de la féminité et d’autre part l’évolution des comportements sous l’impulsion des transformations sociales récentes, et particulièrement la généralisation du travail féminin.

 

Pour ce qui est des référents culturels, il appert sans surprise, dans les recherches entres autres d’Ute Ehrardt, qu’une éducation stéréotypée tendant à porter plutôt les petits garçons à l’action, au mouvement, à la prise de risque et les petites filles à la patience, à l’intériorité et à la prudence convaincrait implicitement les femmes « trop bien élevées«  qu’il serait transgressif de chercher à précéder les propositions en demandant ce qu’elles veulent, clairement, sans s’excuser de leur audace.

Et les contes moraux de notre enfance qui, précisément, promettent aux courageuses patientes un dénouement heureux par la grâce d’un événement quasi-magiciel seraient pour conforter les esprits dans l’idée que tout vient à point à celle qui sait attendre… Et qu’il serait donc inutile, et peut-être même d’un goût discutable, de travailler trop activement à faire reconnaître sa valeur, car la reconnaissance ne dépendrait de toute façon pas tant de ce qu’une femme accomplira que du regard que l’on sera prêt à porter sur elle.

 

 

« Décendrillonnons » les rôles-modèles!

 

Du côté des transformations sociales qui ont vu l’autonomie financière des femmes devenir peu ou prou la règle, on invoque les tensions (intérieures et possiblement avec l’entourage) qu’appelle la volonté de « tout avoir«  : une carrière brillante, une vie amoureuse et sociale épanouissante, une existence sociale enrichissante…

Dans des contextes encore insuffisamment inclusifs qui font de ce légitime objectif un challenge (pour ne pas dire un combat) quotidien, il n’est pas antirationnel que les femmes se questionnent elles-mêmes sur leur « place » dans la société… Plus encore quand elles se confrontent, dans cette interrogation, à un certain manque de repères culturels et de référents positifs pour assumer pleinement leurs ambitions multiples au sein de leur identité composite, à mille lieux des caricatures opposant grossièrement la princière égérie et la marâtresse ambitieuse.

En d’autres termes, c’est de rôles-modèles « decendrillonnées », bien plus subtils, divers et crédibles que ceux des contes moraux et des comédies romantiques qui en perpétuent l’héritage, dont elles ont aussi besoin pour écrire leur propre histoire réaliste (non, il n’y aura pas de Prince Charmant ni de bonne fée… Sauf soi-même!) en trouvant parfaitement normal que celle-ci comporte des chapitres glorieux et des passages plus tumultueux… Et que les rôles ne soient pas pré-distribués ni la fin jamais prévisible!

 

 

Pour une critique optimiste du « Complexe de Cendrillon »

 

Le concept de « Complexe de Cendrillon » apporte indéniablement un éclairage utile sur une partie des freins invisibles qui retiennent encore l’expression d’un leadership au féminin assumé. Il n’est jamais vain d’analyser les effets des intéractions entre réalités du contexte social, référents de l’imaginaire collectif et leviers de la psychologie individuelle pour tenter de comprendre de quoi procèdent les résistances souterraines et inconscientes au changement.

Toutefois, les récents travaux consacrés aux aspirations et perceptions de la réussite chez les femmes (ne citons à ce titre que le rapport PwC sur les attentes des femmes de la GenY ou l’étude d’HEC au féminin sur les parcours d’hommes et de femmes de quatre générations de dirigeant-es) portent à croire que les Cendrillons seraient peut-être en voie de disparition : les femmes du XXIè siècle seraient bien plus nombreuses que celles des années 1980 décrites par Colette Dowling, à piloter aujourd’hui leur projet de vie avec un pragmatisme lucide, en prenant les devants quand il le faut et en affirmant leur fierté d’être elles-mêmes, complètes et autonomes…

Comme si elles étaient en train de définitivement troquer le chimérique « Un jour, mon Prince (et mon heure) viendra » contre l’indispensable leitmotiv de la proactivité au féminin : « Behind every successful woman is herself« .

 

 

Marie Donzel , pour le blog EVE

 

 

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