Et si le "déficit de confiance en soi des femmes" était en partie un cliché ?

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Rencontre avec Patrick Scharnitzky

 

 

P. Scharnitzky à EVE 2015

Patrick Scharnitzky est psychosociologue, professeur affilié à l’ESCP Europe et Consultant Diversité au sein du cabinet Valeurs & Développement.

C’est un des experts les plus pointus de la question des discriminations liées aux stéréotypes, à laquelle il a consacré sa thèse de doctorat soutenue en 1997.

Depuis, il n’a jamais lâché le sujet, s’intéressant à toutes les populations qui font l’objet, d’une façon ou d’une autre, de stéréotypes leur portant potentiellement préjudice dans le monde du travail : les femmes bien sûr, mais aussi les personnes issues de minorités ethniques ou ayant un marqueur d’origine étrangère, les plus jeunes et les plus âgé.es, les personnes en situation de handicap visible ou invisible…

 

Pour lui, aucun doute, il faut travailler activement à réduire les inégalités qui procèdent des préjugés sur telle ou telle catégorie de population. Mais s’y prend-on vraiment de la bonne façon ? Faut-il éradiquer les stéréotypes (et d’ailleurs, le peut-on?) ou empêcher leur utilisation ? Et comment ?

 

Après son intervention très remarquée lors du dernier séminaire EVE international, la rédaction du blog EVE a voulu approfondir la discussion avec Patrick Scharnitzky sur ce passionnant sujet que sont les mécanismes (plus complexes qu’il n’y paraît) qui conduisent de la banale idée reçue aux faits sociaux massifs d’exclusion.

 

 

 

Eve le blog : Bonjour Patrick. Pour commencer, nous aimerions clarifier les termes de notre discussion et définir la notion de stéréotypes. Dans une étude IMS – Entreprendre pour la Cité sur les stéréotypes sexistes à laquelle vous avez contribué, vous en mettez en évidence la  complexité…

Patrick Scharnitzky : Lorsqu’avec Inès Dauvergne, nous avons conduit en 2012 une grande étude sur les stéréotypes femmes/hommes dans le monde de l’entreprise, nous avons commencé par distinguer 3 « étages » du stéréotype. L’hétéro-stéréotype, l’auto-stéréotype et le méta-stéréotype.

L’hétéro-stéréotype, c’est ce qu’on a le plus l’habitude d’entendre par le mot « stéréotype » : c’est ce que les femmes pensent des hommes, et les hommes pensent des femmes.

L’auto-stéréotype, c’est ce que chaque sexe pense de lui-même.

Le méta-stéréotype, enfin, c’est ce que l’on se figure que l’autre sexe pense du nôtre. C’est par exemple l’image que se font les femmes du stéréotype que les hommes ont envers elles.

 

 

Eve le blog : En établissant cette distinction, vous avez mis en évidence des réalités contre-intuitives… Par exemple, les résultats de votre travail sur les auto-stéréotypes met sérieusement à mal l’idée reçue selon laquelle les femmes manqueraient de confiance en elles…

Patrick Scharnitzky : Nous avons effectivement découvert que les femmes cadres ont une estime d’elle-même aussi bonne que celle des hommes.

Depuis des années, on entend répéter à l’envi que « les femmes attendent d’avoir 120% des compétences pour postuler tandis que les hommes se contentent de 50 ou 60%« . Les chiffres avancés varient un peu au gré des humeurs et de la météo et c’est bien normal qu’on soit imprécis dans ce propos car il n’existe aucune étude qui ait jamais fait la démonstration de cela !

Mais, il se trouve qu’un consultant, interrogé par la revue McKinsey Quarterly au sujet des freins à l’accès des femmes aux responsabilités, a énoncé cette idée comme une hypothèse, sinon une opinion. Le prestige de la revue aidant, personne n’est allé vérifier, jusqu’en 2014, s’il y avait des fondements scientifiques à cette assertion. Or, il n’y en a pas.

Ce qui est disponible en revanche, ce sont des études, réelles et sérieuses cette fois-ci, sur l’auto-censure des femmes. Mais manque de confiance en soi et auto-censure, ce n’est pas la même chose. Dans un cas, on met en cause le tempérament et la maturité de la personne, dans l’autre, on pose la question du comportement en contexte. Or, si le contexte est peu inclusif, ce n’est pas très efficace, voire franchement culpabilisant, de dire à des personnes qui ne s’y sentent pas à l’aise « Mais enfin, osez un peu plus vous exprimer, quoi!« .

 

 

Eve le blog : Il y a aussi des surprises dans cette étude, du côté des hétéro-stéréotypes…

Patrick Scharnitzky : Le schéma que l’on a en tête, concernant les stéréotypes sexistes, c’est que les hommes méprisent les femmes. Notre étude montre qu’en fait, les femmes ont une image bien plus négative des hommes que celle que les hommes ont d’elles! Néanmoins, ce résultat appelle des commentaires.

D’abord, on peut soupçonner que le fait d’être interrogés sur l’égalité ait pu entraîner un biais dans le discours des hommes : pour le dire plus trivialement, il se peut qu’ils aient cherché à donner « la bonne réponse » plutôt que leur véritable opinion. On peut également imaginer qu’un biais s’est introduit dans les réponses des femmes qui ont saisi l’opportunité du questionnaire pour vider leur sac. Ce qui, en soi, en dirait déjà long sur leur ras-le-bol du sexisme!

 

Ensuite, il ne faut pas croire que l’opinion positive des femmes qu’expriment les hommes est débarrassée de stéréotypes. En l’occurrence, on a des hommes qui admirent les femmes pour leur « savoir-être », leurs valeurs humaines, leur sens de l’éthique… Mais qui considèrent que les compétences relevant du savoir-faire, l’appétence au risque, la capacité à prendre des décisions restent de leur domaine à eux!

Ce qui va de pair avec le jugement très sévère qu’ils portent sur celles des femmes qui ont des postes élevées dans la hiérarchie. Vues comme carriéristes, froides, cassantes voire castratrices, elles en prennent pour leur grade !

 

 

Eve le blog : Et que dit cette étude du troisième « étage » des stéréotypes, à savoir les méta-stéréotypes ?

Patrick Scharnitzky : Les méta-stéréotypes, c’est l’idée que l’on a de la vision que l’autre porte sur soi. C’est le plus important à cerner, car c’est ce qui est au cœur des mécanismes d’auto-censure. C’est ce qui fait qu’en présumant des réactions d’autrui avant qu’elles se manifestent, on préfère soit ne pas s’exprimer pour éviter les coups qu’on a peur de prendre en retour, soit s’exprimer avec un style qui n’est pas le sien mais qu’on croit adapté aux attentes de l’autre.

L’étude montre que femmes et hommes sont au même niveau de méta-stéréotypes : pour le dire rapidement, chacun pense que l’autre ne l’aime pas. Alors, on a juste envie de s’écrier : mais parlez-vous, quoi ! Il y a visiblement, dans les relations professionnelles entre les hommes et les femmes, une défiance mutuelle qui puise sa source dans une masse gigantesque de non-dits.

 

 

Eve le blog : Est-ce à dire qu’il y aurait du tabou autour des stéréotypes sexistes?

Patrick Scharnitzky : Si on entend « tabou » dans le sens courant du terme, je ne crois pas qu’on puisse dire que le stéréotype sexiste est un interdit du discours. Il s’exprime plutôt souvent et parfois de façon très décomplexée.

En revanche, si on parle de tabou au sens anthropologique, on peut effectivement constater que le stéréotype sexiste est appréhendé du point de vue de la morale, et, à mon sens, cela fait obstacle à une action efficace pour le combattre. Ce qu’on dit à qui véhicule des stéréotypes, c’est « Vous pensez mal, vous avez de mauvaises pensées ». Cela crispe inévitablement la personne et stérilise le dialogue.

Mais c’est surtout commettre une erreur de base sur la nature du stéréotype, qui est d’origine culturelle et dont l’activation est directement liée à des phénomènes psycho-cognitifs.

 

La pensée est en quelque sorte « organisée en boîtes », du fait de la mécanique naturelle d’apprentissage par catégorisation, selon un principe de similitudes. Notre cerveau apprend d’abord à reconnaître ce qui nous ressemble, puis à l’intérieur de cet ensemble de similaires, à distinguer des proches et des différents, etc., comme dans un système de poupées russes. C’est comme ça qu’un Français est capable de faire la différence entre un Breton et un Marseillais mais peut confondre tous les asiatiques. Le résultat, c’est du racisme, mais qui ne procède le plus souvent pas de malveillance mais d’un défaut de fréquentation des différents de soi qui n’a pas permis de construire des visions mentales affinées de la variété des autruis.

Les mentalités collectives changent, au cours du temps, et plus les sociétés sont ouvertes, moins les stéréotypes s’impriment dans la pensée des individus et s’expriment dans leur comportement. Mais le temps du changement des cultures et des mentalités se fait à un rythme beaucoup trop lent par rapport à l’urgence qu’il y a à lutter contre les discriminations.

Ce n’est donc, selon moi, pas les stéréotypes en tant quels qui sont à combattre mais leur activation : ce sont les biais décisionnels impliqués par les stéréotypes qu’il faut parvenir à écarter.

 

 

Eve le blog : Comment fait-on pour désactiver le pouvoir des stéréotypes sur son comportement et ses décisions ?

Patrick Scharnitzky : Le premier acte, c’est évidemment la prise de conscience. D’abord, on commence par se défaire de l’idée que des stéréotypes, on n’en a pas! Certains outils comme le Test d’Associations Implicites d’Harvard (T.A.I.), entre autres, sont très utiles pour cerner que même en ayant l’esprit le plus ouvert du monde et une sincère empathie pour son prochain quel qu’il soit, notre cerveau tel qu’il a été formé par notre culture, notre éducation et notre environnement, nous amène à attribuer des compétences ou des traits de caractère à des catégories de personne.

 

On provoque de vraies bascules avec cette prise de conscience, car une fois que l’on se rend compte que notre cerveau peut nous jouer des tours, jusqu’à nous faire agir contre des valeurs qu’on a chevillées au cœur (comme celle de la justice que je pense très majoritairement partagée), on a assez spontanément envie de restaurer son libre arbitre. On ne veut plus faire les choses « à l’insu de son plein gré »!

Après cette étape de prise de conscience, on entre dans une posture de vigilance : avant de définir une fiche de poste, pendant un entretien de recrutement, dans son quotidien de manager, on se pose de nouvelles questions. Est-ce que la façon dont je formule ma demande est accessible à l’ensemble des personnes qui seraient compétentes pour y répondre ? Est-ce que mon attitude ne risque pas d’être malgré moi intimidante pour certain.es ? Est-ce que les règles du jeu que j’ai installées permettent vraiment à toutes les personnes de mon équipe de jouer à armes égales ?

 

 

Eve le blog : Une des évolutions récentes du discours sur les stéréotypes, c’est que les hommes commencent à dire plus ouvertement qu’ils en souffrent aussi… C’est un sujet abordé par l’ouvrage Mixité, quand les hommes s’engagent  (2015) auquel vous avez contribué. Qu’est-ce qui explique, selon vous, cette libération de la parole des hommes ?

Patrick Scharnitzky : D’abord, les paradigmes du propos sur l’égalité ont beaucoup changé ces dernières années : d’un côté, on voit que le mouvement féministe adopte aujourd’hui une posture inclusive, de plus en plus axée sur la mixité ; de l’autre, on a vu de nouveaux acteurs de l’égalité entrer en scène, dont le monde de l’entreprise qui s’est emparé du sujet avec ses codes et ses pratiques. Le point d’entrée, dans l’entreprise, a notamment été la facilitation de l’articulation des temps de vie. Et les hommes y ont tout de suite vu des bénéfices pour eux aussi, à la faveur de deux mutations sociologiques majeures : l’une est l’explosion des modèles familiaux traditionnels qui pose, dans les faits, des questions d’articulation vie professionnelle/vie familiale aux hommes aussi ; la seconde, c’est l’expression forte des attentes des nouvelles générations, ainsi que l’étude Stéréotypes et Générations menée par l’IMS avec Valeurs & Développement, en 2015, le montre clairement.

 

En l’occurrence, ces nouvelles générations assument qu’une vie personnelle n’est pas qu’une vie familiale, ce qui fait sortir la problématique de conciliation des temps de vie du seul champ de la répartition des rôles prétendument féminins et masculins dans la parentalité. Les filles n’attendent pas d’avoir des enfants pour dire qu’elles ont besoin, et surtout envie, de flexibilité dans l’organisation des temps de leur vie et ça autorise les garçons à exprimer qu’eux aussi, ils ne veulent pas avoir que le boulot dans leur existence.

Les jeunes amènent de cette façon-là une critique des modèles classiques de carrière, avec en creux, une dénonciation de la masculinisation dans l’appréhension des compétences, de la performance et du pouvoir.

Certains hommes expriment cela très clairement, assumant qu’ils ont été construits par d’autres attributs que la seule norme de virilité et qu’ils ne se retrouvent absolument pas dans l’imagerie caricaturale du business man d’antan. D’autres ne le formulent pas aussi directement et tiennent à affirmer qu’ils n’ont pas l’intention de se féminiser, mais dans la pratique, ils montrent qu’ils ne veulent pas non plus être masculinisés : ils veulent pouvoir être eux-mêmes, et c’est bien normal!

 

 

Eve le blog : Toutefois, les hommes ont-ils suffisamment de rôles modèles alternatifs à la figure traditionnelle du leader « qui y pense chaque matin en se rasant » pour se projeter dans cette nouvelle masculinité dont vous parlez ? 

Patrick Scharnitzky : Indiscutablement, autant que les femmes manquent de rôles modèles féminins pour se projeter dans leur ambition de réussir sans se trahir, les hommes sont privés de rôles modèles masculins qui donnent l’exemple d’un accomplissement affranchi des codes caricaturaux de la masculinité.

On peut quand même citer quelques figures masculines de leadership en rupture avec la figure classique du « grand homme » : un Barack Obama, par exemple, qui ne manque jamais une occasion de danser, qui ne cache pas que sa compagne le challenge en permanence et qu’il aime ça, qui montre ses émotions quand il prend la parole sur des questions qui lui tiennent à cœur, comme récemment, celle des armes aux Etats-Unis, est un vrai modèle d’inspiration pour les hommes qui aspirent à une masculinité moins normée. Il en faut d’autres… Je suis optimiste : la multiplication des mouvements d’hommes en faveur de la mixité, même si certains ont une approche qui peut parfois sembler maladroite ou incomplète, annonce, je l’espère, une banalisation de l’homme libéré !

 

 

Propos recueillis par Marie Donzel, pour le blog EVE.