C’est quoi, le validisme ?

Eve, Le Blog Actualité, Dernières contributions 0 Comments

Longtemps, le discours sur les diversités a encouragé les « minorités » à adopter les codes de la norme majoritaire pour se faire accepter, pour être « assimilées ». Puis, l’approche a évolué vers une valorisation des différences, considérées comme un facteur de performance… Mais en passant de la « moins-value » du non-conforme à sa « plus-value », réussit-on vraiment l’inclusion ?

Le concept de « validisme », forgé pour penser la condition et la perception par la société des personnes en situation de handicap permet d’éclairer les ambiguïtés de la relation de la norme à « l’inconforme ».

Validisme : une notion issue de la pensée du handicap

Validisme, capacitisme, handicapisme ou encore discrimination fondée sur les capacités sont autant de propositions d’équivalence au concept d’« ableism ». Un concept issu des disability studies, un courant académique en rupture avec les sciences de la réadaptation (rehabilitation sciences) qui prévalaient jusqu’alors. Ces dernières médicalisent le handicap et postulent que c’est à l’individu de se « réparer » pour s’adapter à son environnement social, quand les disability studies concentrent elles leurs recherches sur les barrières socio-culturelles qui limitent l’inclusion des individus.

Le glissement sémantique du terme « handicapé·e » à celui de « personne en situation de handicap » dans les années 1980 illustre bien cette approche : le handicap n’est ainsi plus le seul fait constitutif d’une personne, mais bien la conséquence des interactions de l’individu avec son environnement.

Or, l’environnement, stéréotypé, normatif et auto-légitimé par le fait majoritaire tend à traiter les « minorités » en satellites, dont la position dans l’écosystème est de moindre valeur. Ainsi, le Collectif Lutte et Handicaps pour l’Égalité et l’Émancipation (CLHEE) pose dans son manifeste la définition suivante : « Le validisme se caractérise par la conviction de la part des personnes valides que leur absence de handicap et/ou leur bonne santé leur confère une position plus enviable et même supérieure à celle des personnes handicapées ».

Une morale de la « différence »

Le validisme part du principe que les personnes avec des incapacités (que ce soit un handicap visible ou invisible, mais aussi par extension celles qui n’ont pas la « bonne » force physique, la « bonne » apparence, les « bons » diplômes, le « bon » âge, la « bonne » orientation sexuelle, voire le « bon » genre…) doivent être « réparées », « rééduquées », bref, « transformées » mieux correspondre à la norme, ou a minima doivent-elles faire des efforts pour ne pas déranger l’ordre avec leurs marqueurs de « différences ».

L’agissement validiste est parfois directement hostile, associant la « différence » à l’idiotie, à la laideur, au déficit de courage, à la geignardise victimaire… Mais il n’est pas toujours malveillant et peut même s’avancer avec d’excellentes intentions (vous savez, celles dont l’enfer est pavé !), allant de la compassion condescendante à la survalorisation de « l’exception », cet·te handicapé·e si résilient·e et débrouillard·e, cette personne qui a surmonté les traumatismes pour devenir une battante, cet·te enfant né·e dans la misère qui s’est donné les moyen de devenir un·e self-made-(wo)man au succès éclatant !

Exclusion active et haine de soi intériorisée, les deux facettes d’une même pièce

Référons-nous aux travaux du  sociologue Norbert Elias pour comprendre comment s’exercent les mécanismes d’exclusion, et surtout leur acceptation y compris par les personnes exclues. Elias distingue :

  • Un processus d’exclusion active avec une monopolisation des positions sociales clés par les groupes établis. La réalité sociologique s’accorde de fait à ce système de valeur qui relègue les personnes non-conformes à la périphérie, avec des effets de précarisation objectivables : moindre accès à l’emploi, au logement, à la mobilité, à l’espace public…
  • Un processus d’exclusion passive dans lequel les personnes exclues vont intérioriser l’image que les groupes établis leur renvoient. En développant un sentiment d’infériorité sociale provoqué par la honte que suscitent les valeurs dépréciatives qui leur sont attribuées, les exclu·e·s vont se conformer au comportement socialement attendu, en manifestant une forme de déférence et de reconnaissance quand les populations « chanceuses » s’intéressent à leur sort, jusqu’à s’enfermer dans le stéréotype d’une condition misérabiliste… Ou au contraire, s’évertuer à « prouver » qu’elles méritent leur place, qu’elles sont de ces extraordinaires exceptions capables de sur-performer la norme.

Les stigmatisé·e·s n’ont ainsi d’autre choix que de développer des stratégies comportementales adaptatives : soit en donnant raison à la moralité du « quand on veut on peut », soit en donnant raison à celles et ceux qui les croient incapables et se réjouissent d’un CQFD quand « l’intégration » est un échec (c’est cette dynamique qu’on retrouve par exemple dans le queen bee syndrome ou dans les mécanismes de la « falaise de verre »).

 

Réussir l’inclusion : que chacun·e puisse être soi et contribuer au collectif

La seule solution viable est donc d’engager un travail de fond sur les mentalités qui consiste, dans la logique des disability studies, à faire évoluer le regard porté sur la norme et sa périphérie. Il s’agit de décolorer les associations d’idées selon lesquelles la norme est enviable et sa périphérie misérable. Ne plus s’acharner à faire des personnes handicapées des valides ou pseudo-valides, des personnes issues de l’immigration des « bons » nationaux totalement déracinés de leur(s) culture(s), ne plus s’évertuer à former les femmes pour aux codes masculino-centrés d’un monde professionnel ou plus généralement d’un environnement social qui a érigé la « virilité » en idéal (alors que comme nous le rappelle la philosophe Olivia Gazalé, l’idéologie de la virilité ne fait de bien à personne, ni aux femmes ni aux hommes !).

Alors, comment faire, pour opérer ce changement de mentalités ?

  • Reconnaître le privilège de sa « validité », sans en faire une supériorité 

Il faut nous souvenir en permanence que la société n’accueille pas tout le monde de la même façon. Alors, oui, on a le plus souvent une meilleure position sociale quand on n’est pas handicapé·e, pas une femme, pas une personne racisée, mais ça ne tient pas qu’à des mérites individuels, c’est aussi le fait de systémiques discriminatoires qui ont écarté certain·e·s de la compétition et/ou ont semé des embûches sur leur parcours.

  • Combattre la « bienveillance limitante »

C’est gentil de prendre d’office le bras de la personne malvoyante pour l’aider à traverser, mais peut-être qu’elle est plus autonome qu’on se le figure. Et n’a accessoirement pas forcément envie d’être touchée sans qu’on lui ait demandé son avis. C’est attentionné de s’imaginer que les « priorités » d’une jeune maman ont changé et que ce n’est pas le moment de lui proposer un challenge pro. Mais peut-être qu’elle est assez grande pour savoir ce qu’elle veut. Ouvrir le dialogue avec l’autre pour lui proposer d’exprimer un éventuel besoin, oui ! Lui imposer une vision externe de sa situation, non !

  • Se guérir de la fascination pour l’exceptionnalité 

Certes, la personne qui part dans la vie avec un handicap et le surmonte voire en fait une vraie force suscite légitime admiration. Mais la traiter en formidable « exception », c’est d’une part la mettre en position de « monstre superbe », pas si facile à assumer au long cours et d’autre part renvoyer celles et ceux qui ne parviennent pas aussi bien à « s’en sortir » à leurs manquements. Eh oui, les discriminé·e·s ont aussi le droit de râler, de perdre courage, d’être parfois désagréables et même d’être incompétent·e·s. Car tout cela arrive aussi, pas si rarement, à celles et ceux qui répondent aux critères de la normes.

  • Se réconcilier avec le « politiquement correct »

Il est tentant de disqualifier toute la rhétorique de la lutte contre les discriminations en la renvoyant au « politiquement correct », ce prétendu fléau entamant la liberté d’expression… Pourtant, une étude américaine de 2014 montre que, loin de brider l’esprit créatif, le fait de veiller à ne pas être discriminant quand on produit des messages stimule au contraire l’émergence d’idées nouvelles !

Valentine Poisson & Marie Donzel, pour le webmagazine EVE

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