Claire Léost : "Plutôt que de rejoindre un réseau de femmes, il faut investir les réseaux d'hommes et en faire les réseaux mixtes qu'ils devraient être"

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Claire Léost (c) Fayard

Diplômée de Sciences Po et d’HEC, Claire Léost poursuit une belle carrière dans un grand groupe de presse français.

Quinze ans après avoir fini ses études, elle a repris contact avec d’anciennes camarades des grandes écoles où elle a été formée pour faire le point sur leur parcours. Constat sans appel : la plupart d’entre elles, pourtant promises au départ à un très bel avenir professionnel, n’ont pas la carrière qu’elles méritent. Claire Léost a alors décidé d’écrire un livre, Le rêve brisé des working girls, pour tenter de comprendre ce qui persiste à faire obstacle à la prise de responsabilité et à la réussite des femmes, y compris quand elles ont en apparence “toutes les cartes en mains”.

 

Avec un rare franc-parler, Claire Léost évoque les sujets les plus tabous du leadership au féminin : la perception du pouvoir par les femmes elles-mêmes, la tentation de considérer la question comme une “thématique de femmes” à traiter “entre femmes”, les pièges du “sexisme bienveillant”…

 

Parce que son discours iconoclaste et son livre font débat, le blog EVE a choisi de nourrir la réflexion contradictoire sur le leadership au féminin en lui donnant la parole en toute liberté. N’hésitez pas à commenter son interview pour poursuivre avec elle la discussion.

 

Programme EVE : Bonjour Claire. Comme à chacune des personnes que nous interviewons, je vais vous demander de retracer rapidement votre parcours…

Claire Léost : Je suis sortie de Sciences Po en 1997 et j’ai enchaîné sur HEC. Ensuite, je suis entrée dans le cabinet McKinsey où j’ai fait du conseil en stratégie dans les telecom, la banque, le retail. Mais depuis toujours, j’avais le rêve de travailler dans les médias. Je suis donc entrée chez Lagardère où je suis éditrice de magazines depuis 10 ans.

 

Programme EVE : En quoi consiste exactement le métier d’éditrice de magazine?

Claire Léost : Un magazine, c’est une PME en soi. Il faut développer son chiffre d’affaires, ses ventes, sa rentabilité, manager des équipes. Je m’occupe d’une dizaine de magazines et j’encadre environ 200 personnes dont une douzaine en management direct.

 

Programme EVE : Vous venez de faire paraître chez Fayard un livre intitulé Le rêve brisé des working girls. Il s’agit d’une galerie de portraits de vos anciennes camarades d’HEC. Vous avez fait le constat qu’elles n’ont pas toutes eu la carrière qu’elles méritaient…

Claire Léost : Je me souviens quand nous avions 20 ans et des poussières et que nous venions d’intégrer cette école si prometteuse, nous étions presqu’autant de filles et de garçons. Nous étions d’ailleurs tous et toutes très universalistes, convaincu-es que nous avions les mêmes chances. Nous en étions si sûr-es que s’il y avait eu un cours sur le genre à HEC, je pense que je n’y serais pas allée, je ne me serais pas sentie concernée et mes copines non plus. C’était l’évidence pour nous, filles et garçons, que nous aurions des carrières équivalentes.

Sauf que 15 ans après, je regarde autour de moi et tandis que mes copains ont tous réussi, soit qu’ils occupent des postes à hautes responsabilités dans de grandes entreprises, soit qu’ils se sont enrichis en créant et en revendant des boîtes, mes copines elles, sont nombreuses à avoir « décroché ». Il y a celles qui ne travaillent carrément plus, celles qui se débattent pour articuler vie privée et vie professionnelle ou celles qui sont entre deux jobs, hésitantes et ne trouvant pas de vraies opportunités de progresser. Et pour celles qui sont encore dans la course et occupent des postes importants, c’est 30% de salaire de moins que nos anciens camarades de promo. Ca m’a interpelée.

Je suis allée interroger une cinquantaine d’anciennes sorties entre 1998 et 2000. Cette promo est particulièrement intéressante car elle est entrée sur le marché du travail à l’époque de la bulle Internet, à un moment où il y avait du boulot, où on se permettait même d’écrire des lettres de refus aux entreprises qui nous chassaient. Nous avions un bon diplôme, de l’ambition et il y avait du travail, nous avions vraiment toutes les cartes en mains pour réussir. J’ai voulu comprendre ce qui s’était passé, à quel moment les filles brillantes de cette génération qui aurait pourtant du être celle du changement, se sont mises à prendre du retard.

 

Programme EVE : Et à quel moment, alors?

Claire Léost : Dès le départ! Les premiers salaires des filles diplômées d’HEC se situent 15% en-dessous de ceux qu’obtiennent les garçons. Ensuite, à toutes les étapes clés, ces femmes aujourd’hui en panne de carrière, ont accumulé des retards. Parmi ces étapes, il y a une qui est assez taboue : celle du choix du conjoint. Personne n’a envie de se l’entendre dire, mais effectivement, le choix de la personne avec qui on fait sa vie a une influence sur la carrière.

Pour grossir le trait, disons que si on veut réussir professionnellement, il vaut mieux avoir épousé son copain de collège devenu prof de bio que son camarade d’HEC devenu banquier. C’est une constante que j’ai observée : celles qui s’en sortent le mieux sont celles qui ont épousé un fonctionnaire, un prof, un artiste ou un père au foyer. Les autres ont suivi leur conjoint expatrié à l’étranger ou ont réduit leur engagement professionnel à l’arrivée du premier enfant.

Il ne faut pas se faire trop d’illusions sur les doubles carrières : ça marche très bien tant qu’on a 25 ans, pas de crédit immobilier et pas d’enfant : on se voit entre deux avions, on se retrouve le week-end, on déménage sur un coup de tête. Mais une fois qu’on a une famille, si on est deux à vouloir travailler 60 heures/semaine, ça explose. Ou il y en a un qui réduit la voilure. Pour des raisons matérielles (c’est le plus petit des deux salaires qui se sacrifie) et culturelles, c’est plutôt la femme qui appuie sur le frein. Ca reste une réalité, même si ce n’est pas très agréable à entendre.

 

Programme EVE : Tout de même, certaines entreprises s’intéressent de plus en plus à la question de l’égalité professionnelle, y compris d’ailleurs en cherchant des solutions RH pour faciliter les doubles carrières…

Claire Léost : D’abord, ce ne sont pas toutes les entreprises! Ce sont plutôt les entreprises du CAC 40, ce qui laisse de côté un grand nombre de salarié-es. Ensuite, même si les entreprises font effectivement des efforts pour s’intéresser à la question, je me méfie un peu de la tournure que ça prend : on crée des directions de la diversité et on place d’ailleurs souvent des femmes à leur tête. Ca permet de dire « Regardez, on a des femmes, on en est très contents, on les a d’ailleurs mis sur des sujets d’égalité, de handicap, de lutte contre les discriminations ». Je préfère qu’on mette des femmes dans les fonctions business qu’à des postes diversité.

Je me méfie aussi un peu du discours qui consiste à dire que la présence des femmes en entreprise est un levier de performance, notamment parce qu’elles auraient un mode de gestion plus prudent, plus souple ou plus conciliant. Gare à la tentation du sexisme bienveillant parce que le jour où il faut faire un plan social ou fermer une usine, faire face à des conflits graves, bref quand il faut de la poigne, ce ne sont pas des valeurs typiquement féminines qu’on va mettre en avant. Non, on n’a pas besoin de femmes pour avoir des femmes, mais les femmes ont besoin d’accéder au pouvoir pour elles-mêmes, parce qu’elles en ont envie et parce qu’elles en sont capables!

 

Programme EVE : Mais alors, que pensez-vous des quotas de femmes dirigeantes?

Claire Léost : J’ai fait mienne la phrase d’une députée européenne : « Je n’aime pas les quotas, mais j’aime les effets que ça produit« . Sur le principe, je suis comme tout le monde, je suis contre, j’ai pas envie d’être une femme-quota, j’ai envie d’être là parce que je suis légitime et compétente. Sauf qu’il faut être pragmatique, plus un cercle est fermé et moins ses membres laissent d’outsiders y entrer. Le cercle des grands dirigeants est très fermé, il faut pousser la porte avec un peu de force.

 

Programme EVE : Vous n’êtes pas tendre avec les réseaux de femmes, dans votre livre…

Claire Léost : Je ne dis pas que les réseaux de femmes n’ont aucun intérêt, je dis juste qu’ils ne servent pas à faire carrière. Je fréquente pour ma part des réseaux dans le domaine des médias, ce sont des réseaux d’hommes (enfin, ça devrait être des réseaux mixtes, mais dans les faits, ce sont des réseaux d’hommes) : j’apprends beaucoup à leur contact. Je les vois faire, prendre la parole haut et fort, se la couper les uns les autres, se montrer politiques quand il le faut et avec qui il le faut… J’observe ce que je ne connais a priori pas, ce qu’on ne m’a pas appris à l’école mais qui leur permet de réussir mieux que moi. Si je vais dans un réseau de femmes, je perds tout cet apport pédagogique. C’est de ça dont j’ai besoin, pas de me retrouver avec d’autres femmes qui partagent mes difficultés. Pour ça, j’ai mes copines.

Mais pour donner de l’élan à sa carrière, il vaut mieux faire l’effort d’investir un réseau d’hommes pour en faire le vrai réseau mixte qu’il devrait être. Même si ce n’est pas très confortable et que c’est effectivement un effort. Mais d’un autre côté, j’ai constaté qu’être une femme dans ces réseaux majoritairement masculins est aussi un atout : j’attire l’attention et je me fais remarquer. C’est bien l’objectif, non, quand on entre dans un réseau, s’y faire remarquer?

 

Programme EVE : En tenant ce genre de propos, vous ne vous faites pas que des amies… On doit même vous accuser de « tirer dans votre camp »?

Claire Léost : On m’a en effet reproché de ne considérer la réussite des femmes que sous l’angle professionnel, de ne pas l’aborder de façon globale, en incluant la vie privée. Je ne dis pas du tout que la vie privée n’est pas importante, mais ce n’est pas le sujet quand on aborde la réussite professionnelle. Je trouve qu’il y a une énorme arnaque dans le fait de vendre aux femmes l’idée qu’il n’y a pas une réussite mais « des réussites ». Et que au fond, une femme en panne professionnellement, ce n’est pas si grave dès lors qu’elle a une vie privée et familiale épanouie.

Ce discours place le bonheur privé au même niveau que la réussite professionnelle. C’est une erreur philosophique : le bonheur, ce n’est pas une affaire de critères, c’est quelque chose qui appartient à chacun-e. Le bonheur, ce n’est d’ailleurs pas non plus l’objectif des entreprises : elles peuvent travailler sur les conditions de travail et le bien-être pour améliorer leurs performances, mais elles ne peuvent pas faire le bonheur des gens.

La réussite professionnelle, c’est tangible et concret : c’est l’argent, c’est les postes à responsabilité, c’est les promotions. Les hommes savent parfaitement ça et ils ne sont pas du tout mal à l’aise avec le fait d’aimer ces symboles de réussite. Alors, pourquoi les femmes ont-elles besoin qu’on leur vende d’autres formes de réussites pour assumer leur ambition? Moi, je ne veux pas d’une réussite spécialement marketée pour les femmes, je veux la même réussite que les hommes!

 

Programme EVE : Vous dites en quelque sorte que les femmes doivent arrêter de se comporter « en femmes » si elles veulent réussir?

Claire Léost : Je dis aux femmes qui sont dans mon livre comme à toutes celles qui sont intelligentes, ambitieuses et qui ont un certain nombre de cartes en main, que ça dépend aussi d’elles de réussir, qu’elles ont des marges de progrès énormes avec leur patron, leurs collègues, leur conjoint. Qu’elles peuvent réussir mais en évitant un certain nombre de pièges que je décris dans le livre. Je ne suis pas fataliste, je pense qu’on peut tout avoir, mais avec une stratégie bien claire qui commence dès la sortie de l’école. Le message du livre c’est « ça peut changer pour vous et c’est par vous que ça peut commencer! »

 

 

Propos recueillis par Marie Donzel

 

 

RéférencesClaire Léost, Le rêve brisée des working girls – Fayard, 2013

 

 

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