Et si lutter contre les stéréotypes donnait à voir "la vie en rose"?

Eve, Le Blog Egalité professionnelle, Leadership, Rôles modèles

 

Une plume d’une finesse accomplie, un sens aigu de la métaphore incisive et de la formule spirituelle, un art magistral de la narration et une approche percutante du discours, le tout baigné de lucide bienveillance et saupoudré d’un humour assez irrésistible… La lecture d’un ouvrage de Brigitte Grésy est toujours une aventure enthousiasmante.

 

Le dernier paru, La vie en rose, tient la promesse : enquête sur les stéréotypes sexistes, conjuguant la forme de l’essai infailliblement argumenté et celle du roman-vrai sensible et incarné, il fait tout un conte philosophique de la vie de Rose, la femme qui “se sentait femme parmi les hommes“, comme “parmi les femmes” mais dont “le poil se hérissait“, “dès que le mot “féminin” était prononcé“, plus encore quand il l’était dans l’intention de la renvoyer à de simplistes “marqueurs du féminin” l’enjoignant à se conformer à une étroite conception de son genre et la privant d’exprimer l’immense palette des couleurs de sa personnalité.

 

 

Faites connaissance avec Rose, femme imparfaite et formidable

La Rose qui donne son titre au livre est une personne formidable. Active et réactive, bosseuse et curieuse, intelligente et adroite, elle a l’esprit d’initiative et le sens des situations. Vive et bonne camarade, elle n’a pas la langue de sa poche mais s’efforce de toujours traiter les autres avec respect. C’est aussi une mère attentive, à l’écoute des besoins de ses enfants (un garçon et une fille) dont elle ne cherche pas à orienter le destin ; elle espère seulement leur ouvrir le plus vaste champ des possibles afin qu’ils aient un maximum d’atouts pour conduire leur propre vie. Rose est encore une amie chère pour les sien-nes, ouverte et tolérante, qui tâche de fuir ses propres préjugés dès lors qu’une question de société lui est posée par l’actualité.

 

Mais ne vous y trompez pas, Rose ne cherche pas à “être parfaite” et n’a même pas tellement envie qu’on la confonde avec Superwoman. Rose ressemble même à s’y méprendre à la plupart des femmes de notre époque. Elle a des qualités (des défauts aussi, sans doute), elle a surtout une personnalité qui n’appartient qu’à elle, et qu’elle entend affirmer. Rien de bien subversif, en apparence, et pourtant, elle constate que parfois, ça dérange…

 

 

Mais pourquoi Rose ne fait-elle pas fi des stéréotypes?

Mais pourquoi ça dérange, s’interroge l’essayiste Brigitte Grésy après qu’en tête de chaque chapitre, l’espiègle conteuse en elle a raconté un épisode de la vie quotidienne de Rose?

Qu’est-ce qui fait que, quand Rose se montre habile à la manoeuvre (d’un bateau en vacances comme d’un projet au boulot), il lui semble qu’on attende d’elle qu’elle “compense” en modérant l’expression de son ambition, en rassurant sur sa délicatesse, voire en minimisant ses succès, au point qu’il lui arrive même de se “saborder” quand sa confiance en elle la quitte sans prévenir?

Pourquoi ne parvient-elle pas à tenir pour négligeables les propos sexistes des petits machos de bureau que d’ailleurs, ses collègues hommes sont les premiers à trouver navrants?

Pourquoi, elle qui est réfléchie et indépendante, dont l’esprit critique devrait préserver des intimations et intimidations, se sent-elle sous pression quand on lui explique ce que “bonne mère” doit être et faire?

Et pourquoi, quand, convaincue, avec d’autres femmes et hommes de son entourage, que le sexisme ne réussit à personne, et décidant de le combattre, Rose a vaguement l’impression qu’on pourrait la soupçonner, elle qui n’a pas tant à “se plaindre” que ça de son propre sort, de jouer les empêcheuses de tourner en rond, voire de vouloir “faire des histoires“?

 

 

Le stéréotype : grossier en apparence, mais de pernicieuse influence

Parce qu’explique Brigitte Grésy, avec une rigueur et une finesse d’analyse remarquables, le stéréotype, aussi grossier (parfois grotesque) soit-il dans son expression cliché, agit très pernicieusement sur nos perceptions, influence en discrète sourdine nos actions et pollue nos relations. Tel un gaz incolore et inodore, mais pas indolore…

Ce satané stéréotype est même sérieuse cause de frustrations, parce qu’il ne se présente pas toujours sous les traits d’une violence directe qui susciterait immédiatement l’indignation mais induit sans qu’on y pense, sans qu’on le formule ni prétende sans défendre, un lancinant “manque à vivre” pleinement son existence. Parce que, de jour en jour, et dès l’enfance, il fabrique des restrictions informelles qui sont autant, dit Grésy, de “pertes de chances” de s’épanouir vigoureusement et joyeusement en tant qu’individu unique et libre, assumant et exprimant sans complexes son authenticité et son originalité, ses désirs et ses talents.

 

 

Le pari : refuser LA différence binaire et oser l’acceptation DES différences infinies pour “un nouveau contrat social”

Alors, avec un optimisme contagieux, Grésy propose qu’on envisage le changement et que l’on relève le pari du refus de LA différence (binaire et oppositionnelle) pour celui de l’acceptation DES différences (infinies et tellement riches), pour, qu’en compréhension des attentes de toutes et tous, on ose l’action.

Que l’on ose mettre le sujet sur la table et établir des critères pour atteindre l’objectif d’égalité.

Que l’on ose former chacun-e aux termes d’une question si subtile qu’elle ne peut souffrir ni de politiques mal comprises ni de récupérations caricaturales, ni de brutales conversions à des systèmes autrement restrictifs ni d’obstination aveugle à laisser le temps (ne pas) agir ; mais une question qui appelle incessamment la pédagogie, la diplomatie, la médiation.

Que l’on ose proposer des modèles variés de la réussite, de la force, du talent, de la créativité, de la séduction, aussi…

Que l’on ose enfin engager chacun-e, femme ou homme, dans la co-création d’un “nouveau contrat social” fondé sur le partage en tout, des responsabilités et de l’adversité, dans les sphères publiques comme privées, pour le bien-être des individus et pour le bien collectif.

Que l’on ose en somme “voir la vie en rose“, dans les gestes et “les mots de tous les jours“, femmes et hommes, les un-es pour les autres, ensemble “pour la vie“. Rien que d’y croire, ça “fait quelque chose“…

 

 

Marie Donzel, pour le blog EVE.

 

Brigitte Grésy, La vie en rose – Pour en découdre avec les stéréotypes, Albin Michel, avril 2014

 

 

 

 

 

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