"Contrairement à ce qui se dit, les femmes aiment prendre des risques"

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Rencontre avec Claudine Schmuck, directrice chez Global Contact, auteure de l’Enquête Mutationnelles-Y Factor

 

Claudine Schmuck est directrice chez Global Contact, le cabinet de conseil en innovation économique et sociale qu’elle a fondé en 1999. Experte auprès de la Commission Européenne sur les questions d’innovation, de transformation digitale et de mixité, elle a lancé en 2009 une enquête qui fait aujourd’hui référence sur le thème de la mixité dans les filières et secteurs scientifiques et technologiques: l’enquête Mutationnelles-Y Factor, parrainée par Orange.

 

Un projet passionnant dont elle nous parle avec une fougue communicative. Lisez son interview et foncez répondre à l’enquête Mutationnelles, pour contribuer, avec elle et les grand.es acteurs et actrices de la diversité, aux progrès de la mixité dans les métiers d’avenir.

 

 

Eve le blog: Bonjour Claudine. Pourquoi avez-vous lancé, en 2009, l’enquête Mutationnelles?

Claudine Schmuck: J’ai attrapé le virus du numérique dans les années 1990, en rencontrant Nicholas Negroponte, qui était alors président du Media Lab de MIT. Il avait pressenti avant tout le monde que tout serait digital dans un avenir proche. J’ai aussitôt voulu monter en expertise sur cette question.

Très vite, j’ai pris conscience de la rareté des femmes dans ce secteur d’avenir. J’ai expérimenté moi-même le fait d’être une des rares femmes dans le milieu du numérique en tant que cadre dirigeante dans un grand groupe informatique, mais aussi en tant que vice présidente du Club de l’Arche où, avec Jean Michel Billaut, nous avions initié en 1998 la première Fête de l’Internet.

Mais aujourd’hui, avec la transformation digitale, on ne parle pas que d’un secteur ou de métiers, on parle de quelque chose qui impacte toute l’économie et la société. En fait j’ai lancé cette étude parce que je ne me résigne pas, je refuse d’accepter que les femmes ne soient pas également impliquées dans ces métiers qui dessinent notre avenir.

 

Mais en entrant dans cette réflexion, j’ai découvert que l’on manquait cruellement de données : il y avait bien des enquêtes ici et là, par exemple sur la proportion de filles dans les écoles d’ingénieure, mais pas de mesure générale sur la proportion de femmes dans l’ensemble des formations scientifiques et techniques, qui comprend aussi les diplômées de niveaux BTS, licences, master et doctorat. On évoquait en termes généraux le problème de la sous-représentation des femmes dans ces formations et dans ces métiers, sans disposer des outils d’analyse qui permettent d’identifier des leviers d’action pour que ça change, pour que ça bouge vraiment.

 

Aux origines de l’enquête Mutationnelles, il y a donc le souhait de répondre à un besoin urgent : situer quelle est exactement la place des femmes dans les STIM (Sciences, Technologies, Ingénierie, Mathématiques) et comprendre de façon globale ce qui fait frein à leur participation aux innovations qui créent notre futur.

Il y a aussi une grande chance, le fait que cette volonté ait été portée par l’engagement d’Orange, dont le président Stéphane Richard est l’un des premiers à avoir affirmé l’importance et la valeur des équipes mixtes dans un groupe high-tech. Un groupe qui a vu dès le départ l’intérêt de cet outil, et dont l’équipe est la première à avoir identifié l’importance de disposer de données fiables et précises sur ce sujet. Un diagnostic confirmé par le Parlement Européen dans ses résolutions en 2008 et plus récemment en 2015.

 

 

 

Eve le blog: Quelle méthode avez-vous employé pour bâtir cette enquête?

Claudine Schmuck: J’ai commencé par retenir deux grands axes de travail : l’orientation et l’emploi. Ces deux axes sont dictés par la volonté de comprendre pourquoi si peu de filles sont présentes dans les études en sciences et technologies après le lycée; puis pourquoi elles sont encore moins nombreuses dans les métiers scientifiques et techniques. L’objectif est de trouver ce qui explique cette “fuite” de compétences, qui en France tend à augmenter d’année en année. Notamment dans le numérique.

La question du choix d’orientation fait l’objet de nombreux travaux de recherche qui portent sur le poids des stéréotypes ; il s’agit donc de voir si d’autres paramètres entrent en compte dans la préférence pour les filières autres que scientifiques.

 

La question de l’emploi des femmes dans les STIM est moins traitée. Pourtant, on  constate dans ce secteur un phénomène de turn-over bien plus important que dans d’autres. Il faut se demander pourquoi les femmes qui sont entrées dans des métiers technologiques sont si nombreuses à les quitter au bout de quelques années.

Je regarde donc à la fois comment évolue la situation des femmes dans ces activités, mais aussi comment sont appliquées et perçues les politiques en faveur de la mixité. Car pour éviter que les femmes quittent ces métiers, il faut des solutions en termes de gestion de carrière, équilibre vie professionnelle/vie privée et développement personnel.

 

Ces deux axes de travail posés, j’ai bâti une méthodologie qui consiste à croiser des données internationales disponibles, avec des chiffres inédits émanant de nos partenaires, auxquelles s’ajoutent les données issues du sondage en ligne que nous réalisons chaque année. L’objectif? Décrypter les tendances avec des indicateurs simples.

 

 

Eve le blog: Après 8 ans d’enquête Mutationnelles, quelles sont les grandes conclusions auxquelles vous êtes parvenue?

Claudine Schmuck: Pour ce qui est des choix d’orientation, les enquêtes Mutationnelles menées années après années montrent que tout un faisceau d’influences encouragent ou bien freinent les choix de suivre telle ou telle formation. Les stéréotypes et les cultures ont leur poids, mais il faut aussi compter avec des contextes plus ou moins facilitants (est-ce que par exemple, il y a une bonne formation scientifique ou technique pas trop loin de là où la lycéenne vit, est-ce qu’elle sait que cette formation existe, est-ce qu’elle peut recevoir des aides financières pour poursuivre des études plus loin de chez elle ?), les histoires familiales, les modèles dans lesquelles les jeunes femmes peuvent se projeter sont aussi essentiels.

Ce qui ressort également des enquêtes c’est l’importance plus grande des parents, et de l’environnement scolaire sur les choix d’orientation des filles que sur ceux des garçons. Le problème est qu’en France ces impacts sont pour l’instant négatifs. A résultats scolaires égaux, au collège les parents conseillent deux fois plus aux garçons qu’aux filles de s’orienter vers des études scientifiques ou techniques. Par ailleurs, malgré tous les efforts qui ont été accomplis, les résultats de PISA démontrent clairement qu’en France, comme dans la plupart des pays développés les filles souffrent d’un manque de confiance plus marqués dans un environnement scolaire. Ainsi, même en ayant de bons résultats, les filles sont moins nombreuses à choisir ces formations.

 

Pour ce qui concerne la situation des femmes qui travaillent dans les STIM, nous regardons précisément ce qui les différencie des femmes actives dans d’autres secteurs. Première observation : ces dernières années on voit vraiment les entreprises de ces secteurs mettre en place de nouvelles conditions de travail. Il y a clairement un montée en puissance plus rapide du travail à distance occasionnel et régulier dans les entreprises high-tech. C’est un levier d’amélioration de la situation des femmes qui sera d’autant plus efficace qu’il ne s’ajoute pas à la culture du présentéisme. Bien mis en place, le travail à distance et la flexibilité des horaires sont un facteur clé d’amélioration de la situation des femmes.

Sur la gestion de carrière, qu’elles travaillent ou non dans un métier scientifique ou technique, la situation des femmes est la même. Le plafond de verre reste une réalité, mais la proportion de femmes qui se déclarent satisfaites augmente petit à petit, par contre elles continuent de manquer de visibilité. Le point sur lequel des progrès restent nécessaires est celui de l’équilibre vie professionnelle/vie privée, en particulier l’accompagnement de la parentalité. Sur ce point hormis quelques grands groupes tels qu’Orange qui appliquent de façon forte et déterminée des dispositifs qui simplifient la vie des salarié-e-s parents avec le déploiement de la charte sur l’équilibre des temps de vie dans l’intégralité du groupe, ou Michelin qui a mis en place 16 dispositifs différents pour aider les parents en France, beaucoup reste à faire.

 

 

Eve le blog: Etes-vous par ailleurs tombée sur des résultats très contre-intuitifs?

Claudine Schmuck: Oui, j’ai été marquée par un élément qui bat en brèche un cliché qui a pourtant la peau dure : contrairement à ce qu’on dit, les femmes aiment prendre des risques. Elles aiment oser, sortir de leur zone de confort, s’aventurer sur des terrains neufs.

Et ce n’est pas nouveau: rappelez-vous que la première codeuse de l’histoire, c’est Ada Lovelace. La première personne  à avoir écrit un programme : encore une femme, Grace Hopper. D’ailleurs, les entreprises ne s’y trompent pas. J’observe qu’un certain nombre d’entre elles n’hésitent pas à confier à des femmes des nouveaux postes, dont le contenu sort des descriptions classiques. Ainsi, elles se voient confier des postes de directrice de projet transverse, où elles réussissent à fédérer une équipe issue de différentes directions et sur laquelle elles n’ont pas d’autorité hiérarchique. Dans ce genre de contexte elles s’avèrent créatives, audacieuses, imaginatives.

 

J’ai à l’esprit l’exemple de cette jeune femme à qui son management avait confié ce qui ressemblait beaucoup à une mission impossible. Il était question d’aménager une zone urbaine polluée, traversée par une ligne TGV, avec en plus des risques d’inondation,  en un espace d’habitations agréables à vivre. La solution? Elle l’a imaginée en prenant agilement appui sur une équipe pluridisciplinaire où elle a réussit à faire dialoguer des métiers qui ne se parlaient pas : les architectes urbanistes, les paysagistes et les hydrauliciens. Une équipe avec laquelle elle est arrivée à développer un espace urbain accueillant, en faisant de la maîtrise du risque d’inondation un atout grâce auquel a été déployée une belle trame paysagère. Le résultat est si réussi, qu’il lui a valu de gagner le grand prix national de l’ingénierie en 2015!

 

Contrairement à ce que l’on pourrait croire cet exemple n’est pas atypique. Il y a beaucoup d’exemples de femmes qui n’hésitent pas à prendre ce type de risque. Le classement des PME françaises dirigées par des femmes mis en place par Women in Equity avec la BNP le confirme, quand elle prennent les rênes les femmes excellent. Même si ça ne sait pas encore assez!

 

 

Eve le blog: Depuis l’année dernière, l’enquête Mutationnelles est internationale. Quelles sont les nouveautés cette année? 

Claudine Schmuck: En effet, nous avons ouvert l’enquête aux répondant.es du monde entier l’an dernier et nous avons eu près de 4000 participant.es issu.es de 83 pays.

Deux grandes nouveautés cette année: pour la partie formation, nous avons construit le questionnaire en partenariat avec l’UNESCO, pour pouvoir enrichir notre expertise internationale et cerner encore plus finement les variations géographiques et culturelles.

Seconde évolution : nous avons désormais des questions consacrées à la corrélation entre mixité et performance.

 

 

Eve le blog: Etes-vous convaincue, vous-même, que la mixité est facteur de performance?

Claudine Schmuck: Non seulement, j’en suis personnellement convaincue mais nous avons désormais des recherches très probantes qui le démontrent.

Cette question est instruite depuis une dizaine d’années au cours desquelles de grandes étapes ont été franchies, avec les rapports McKinsey sur les apports du leadership partagé, ceux de Michel Ferrary avec son observatoire de la féminisation, puis de l’étude Sodexo qui établit un lien de corrélation entre la mixité des équipes et certains indicateurs de performance, tels que la croissance du revenu, la profitabilité, l’image de marque et l’engagement des salariés.

Aujourd’hui, notre enquête permettra d’aller plus loin en appliquant une méthodologie similaire à tous les répondants, ce qui permettra de démontrer que les observations faites dans Sodexo sont également extrapolables aux autres entreprises.

 

 

Eve le blog: Une question nous taraude cependant… Pourquoi si la mixité est bénéfique à la performance, on ne s’en rend compte que maintenant? L’entreprise est pragmatique, elle aurait du y penser avant…

Claudine Schmuck: Il me semble qu’il faut replacer les choses dans l’histoire.

L’absence de droits pour les femmes à l’époque de la première révolution industrielle a dans les faits quasiment bloqué jusqu’au XX siècle, même s’il y a des exceptions, la participation des femmes à l’économie. Notre implication active est donc finalement assez récente, c’est dans les dernières décennies seulement que les femmes ont pris position sur le marché du travail. Il est donc logique que les premières recherches sur l’apport de la mixité à l’entreprise aient émergé récemment.

Ceci dit, c’est pour des raisons de performance, mais aussi pour des raisons de bon sens et d’éthique que je pense qu’il est plus urgent que jamais de faire bouger les lignes afin que les femmes puissent également prendre part au développements futurs.

 

 

Propos recueillis par Marie Donzel, pour le blog EVE. Avec la complicité de Laurent Depond (VP Diversité & Inclusion d’Orange), de Roxane Adle (Directrice Egalité Professionnelle Groupe Orange) et Christelle Cloarec (Innov’Elles).

 

 

Vous voulez faire progresser la mixité, participez à l’enquête Mutationnelles !

 

 

Notre objectif avec cette enquête, c’est de comprendre ce qui marche, ce qui ne marche pas et comment on peut faire bouger le curseur de la mixité dans les entreprises, pour pouvoir donner aux entreprises des clés utiles pour des politiques d’égalité efficaces” explique clairement Claudine Schmuck.

 

Aussi, en prenant le temps de répondre au questionnaire en ligne Mutationnelles-Y Factor, vous faites porter votre voix auprès des dirigeant.es des plus grandes entreprises et organisations internationales*.

 

Vous avez jusqu’au 31 juillet pour participer à cette grande enquête.

 

Nous l’avons fait, ça prend 5 minutes (juste le temps, dans notre cas de faire cuire des coquillettes al dente pour un enfant de 6 ans) et c’est assez amusant… En plus d’être en soi une occasion de développement personnel express : ou comment, en répondant à quelques questions sur ses grands choix de vie, on est amenée à s’en poser de nouvelles sur ses envies pour l’avenir !

 

* L’enquête Mutationnelles-Y Factor est parrainée par Orange, la Caisse des Dépôts, l’Agence Spatiale Européenne, la Commission européenne, Manpower, l’OCDE, le Ministère de l’Economie et des Finances, le Ministère de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur, Paris Développement, Syntec, TV5 et le Women Forum

 

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