Avez-vous le complexe de superwoman ?

Eve, Le Blog Dernières contributions, Egalité professionnelle 0 Comments

« Elle a un super job, ses équipes l’adorent, ses enfants sont bien élevés, elle est toujours impec de la racine des cheveux jusqu’aux souliers ; avec ça, elle est bonne camarade. Ah oui, et aussi, elle a réussi à entretenir la flamme dans son couple… Et tu veux que je te dise le comble : elle n’a jamais l’air fatigué. Cette femme, c’est superwoman ! » Ainsi sont les héroïnes des temps modernes… Qui filent quand même quelques complexes aux femmes « normales »…

Sur les traces de la « femme parfaite »… Ou de la femme perfectionniste ?

Double journée et grosse culpabilité

Le concept de « complexe de superwoman » trouve sa source dans un article de l’éditorialiste américaine Judith Serrin paru en 1976. Une « nouvelle maladie féminine », dit-elle, se répand avec la généralisation du travail des femmes. Symptôme : double journée.  Agent parasitaire : sentiment de culpabilité. Pronostic : épuisement programmé. Séquelles : perte de confiance en soi… Le diagnostic est posé : le « complexe de superwoman » empêche les femmes de jouir pleinement des satisfactions de la vie professionnelle et de l’indépendance qui doit aller avec car partout où elles sont, elles ont le sentiment de ne pas être là où elles devraient et elles ont l’impression de ne faire les choses qu’à moitié.

Faire toujours mieux, faute de se trouver suffisamment bonne

Une décennie après Serrin, Colette Dowling (à qui l’on doit déjà la notion de « complexe de Cendrillon »), reprend l’idée. C’est dans son ouvrage Perfect Women : Hidden Fears of Inadequacy And The Drive To Perform (1988) que la psychanalyste experte des freins intériorisés met en évidence la tendance au perfectionnisme des femmes et les effets que cela produit sur leur bien-être, leur parcours personnel et leur destinée professionnelle.

Pour Dowling, les femmes entretiennent un insatiable désir narcissique de se perfectionner, aussi bien en cherchant incessamment à améliorer leur apparence physique qu’en s’imposant de surperformer dans toutes leurs activités.

Cette pulsion narcissique aurait pour moteur la compensation par les femmes d’une sous-valorisation sociale de la féminité. Autrement dit, il y aurait comme un complexe d’infériorité généralisé chez les femmes, intégré dès l’enfance au travers d’une éducation des filles insuffisamment tournée vers l’estime de soi, et entretenu dans les mentalités collectives par la « valence différentielle des sexes ». Comprendre : c’est parce qu’être une femme ne serait pas assez bien que les femmes s’attachent à toujours vouloir se rendre meilleures…

Superhéroïne… Du multitasking ?

Mais que venait faire les Super et autres Wonder dans cette galère ?

Si le cas posé par Serrin et Dowling est bien compris (et parle à grand nombre de femmes), il y a quand même une curiosité à relever : l’association avec la figure de superwoman. Car l’héroïne de comics, telle qu’elle a été imaginée par Jerry Siegel (ou pour Wonder Woman par William M. Marston) n’a pratiquement rien à voir avec la mère-qui-bosse débordée-et-pétrie-de-culpabilité. Sous les traits de Lois Lane, Luma Lynai, Kristin Wells, Diana Dearden ou Lana Lang, la superwoman des comics n’a pas de foyer familial à gérer, pas de to-do-list à écluser et pas non plus la chemise de superman à repasser ! Sa double journée à elle, c’est être une humaine ordinaire en journée et sauver le monde à la nuit tombée.

Superstar du travail invisibilisé et sous-valorisé…

N’a-t-on pas trahi superwoman en l’assimilant à une surdouée du multitasking trivial ? Et par là-même, ne réduisons-nous pas notre horizon d’ambition en assumant que pour une femme, être une superhéroïne, c’est assurer le quotidien à la perfection ? Certes, il en faut du sens de l’organisation, du courage, de la résilience, de la patience, de l’astuce pour tout gérer, en gardant le sourire s’il vous plait ; et il est bien légitime que l’on attende de la reconnaissance pour ce vrai gros boulot demandant de vrais grands talents.

Mais, dans cet agenda au cordeau, bondé d’une succession de tâches aussi exigeantes qu’elles sont sous-valorisées, quand allons-nous caser la mission de participer activement à la marche du monde, en accomplissant un grand projet porteur de grands progrès pour toute l’humanité ? Qui entrera dans les manuels d’histoire et inspirera l’imaginaire collectif des générations futures pour avoir tellement bien étendu le linge tout en répondant avec le même soin aux mails de son/sa boss, de ses (beaux-)parents (qui veulent savoir comment on s’organise pour les vacances et si on vient déjeuner dimanche – penser à acheter un gâteau avant d’y aller), de la banque (pour les affaires du compte commun), de la caisse des écoles (il est urgent de régler la facture de la cantine) etc. ?

Des effets du complexe de superwoman sur la projection sociale des femmes

Culpabilités, exigences inatteignables et autocensure

Non content de consommer le temps et de consumer l’énergie des femmes, le pressant mythe de la femme multitâches constitue un puissant agent d’autocensure des femmes qui ne s’autorisent à s’accomplir individuellement qu’à condition d’avoir satisfait aux obligations induites par une prétendue fonction féminine de manager le quotidien.

Le corpus de ces obligations étant un puits sans fond, c’est un aller simple pour le sentiment de culpabilité : tout n’est jamais fait, et rien de ce qui est fait ne l’est à la perfection.

Ce fantasme du perfectionnisme qu’identifiait Dowling dès les années 1980 est une usine à exigences hors d’atteinte. Par là-même, il est une industrie du découragement rhabillé de velléité : puisque de toute façon, je ne pourrai pas être à la hauteur dans ce que j’ai envie de faire, autant reporter à plus tard, voire carrément y renoncer, en classant ce qui aurait pu être pu être un projet à accomplir dans le grand album des rêves irréalisés.

 

Et si l’on devenait des superfrangines  ?

Un instrument du contrôle social des femmes… Par les femmes ?

A observer ce que la « superwoman » contemporaine suscite de fascination admirative ou bien réaction agressive, il est permis de se demander si, à l’instar de la « reine des abeilles » ou de la « femme bossy », la « femme parfaite » n’est pas avant tout une figuration utile au contrôle social des femmes par les femmes elles-mêmes. N’est-elle pas une incarnation stéréotypée, si ce n’est caricaturale, de ce que juste féminité doit être (netteté, moralité, élégance…), mais pas trop non plus (pour ne pas faire d’ombre) et que les femmes se chargent de valider ou d’invalider sans que les hommes aient besoin de s’en mêler ?

Les hommes aussi sont sujets au contrôle social de la masculinité par leur propre genre. Ce qui fait toutefois la différence, c’est que leur mythe du superhéros va traquant les signes de faiblesse et de ce fait les tire socialement plutôt vers le haut ; quand le mythe de la superhéroïne tel que nous l’interprétons aujourd’hui tend à ramener la féminité à des trivialités tout en alimentant un regard méfiant voire critique sur les femmes qui réussissent.

 

Faire sororité pour faire valoir la diversité de la féminité et la singularité de chaque femme

Les hommes ne seront pas complaisants avec celui d’entre eux qui pourrait leur donner l’impression de les dominer. Pour autant, ils ne l’excluront pas de la masculinité. C’est une bonne compréhension de ce que fraternité veut dire : en aucun cas, cela exige de concéder à l’indulgence, de s’abstenir de toute critique ou de s’interdire tout rapport de force au nom d’une « solidarité de genre ». Ce que veut la fraternité, c’est l’acceptation dans le groupe malgré la diversité (de style, de comportement, d’opinions…) des individus qui le composent. C’est ce qui permet l’expression des singularités de chacun.

Autrement dit, faire sororité passe par le fait d’accepter que les femmes sont aussi différentes les unes des autres que le sont tous les individus qui composent. L’accepter pour les autres, c’est probablement se donner la chance de s’accepter soi, dans toute sa complexité, et s’autoriser bien plus de choses que lorsque l’on craint de ne pas se conformer comme il faut à ce que l’on s’imagine de la féminité.

Marie Donzel, pour le webmagazine EVE

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