Coup de coeur : « Tout à fait femme » de Barbara Polla

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Il est des personnes que l’on croit pouvoir qualifier d’un mot, mais il en est aussi dont force est d’admettre qu’elles sont proprement « inclassables ».

Barbara Polla (c) Editions Odile Jacob

Ainsi Barbara Polla, médecin, chercheuse, galeriste, enseignante, écrivaine, femme d’affaire, responsable associative, personnalité politique genevoise… Elle échappe à toute tentative de réduction de son identité à quelque critère que ce soit.

Féministe? On ne sait si elle accepte ou récuse le terme, mais à la lecture de son dernier essai, concentré d’intelligence et d’énergie, on la sent surtout femme, « tout à fait femme ». Femme parmi les autres femmes et parmi les hommes.

Vivifiant plaidoyer pour l’égalité et surtout le partage, Tout à fait femme brasse tous les thèmes qui nous passionnent : l’indépendance financière, la parentalité et la conciliation vie privée/vie professionnelle, l’accès aux responsabilités, l’implication des hommes dans la marche vers l’égalité…

Nous l’avons lu (d’un trait), nous l’avons aimé (le mot est faible) et nous en avons retenu cinq grands enseignements.


1. Les femmes sont des héritières

Au départ de la réflexion de Barbara Polla, il y a la notion d’héritage. Est héritage ce que nous recevons, ce qui nous est donné sans que nous ayons eu à mettre en oeuvre nos capacités propres pour l’obtenir. Ce dont héritent les femmes, le véritable « privilège » des femmes, dit Polla, c’est de porter et de mettre au monde les enfants.

Point de béatitude pourtant, dans le point de vue de l’auteure sur la maternité, mais un authentique constat : c’est un don, un héritage, que les hommes n’ont pas. Dès lors, à chaque héritière de choisir qu’en faire.

Barbara Polla distingue trois types d’héritières :

– celles qui reçoivent l’héritage, en vivent et n’en font rien de plus : elles sont mères et ne sont que mères, ne cèdent rien sur ce terrain, malgré les contraintes et les insatisfactions d’un statut d’héritière qui les réduit et les empêche de s’enrichir par elles-mêmes ;

– celles qui refusent l’héritage parce qu’il est trop lourd : elles font le choix de la non-maternité. Et l’auteure d’insister sur leur bon droit à cela, sans mériter de brûler au bûcher des « carriéristes » caricaturées ;

– celles qui décident que ce qu’elles ont reçu ne leur a été confié que pour qu’elles le transmettent et le fassent fructifier. Celles-ci aspirent au partage.


2. Il est plus rentable de partager le meilleur que le pire

Le partage? Tiens, tiens, dit Polla, quand on parle d’égalité homme/femme et qu’on prononce le mot de « partage », les tâches ménagères ne sont pas bien loin. Mais qui a envie de partager la montagne de vaisselle sale, le mètre cube de linge à repasser et la virée hebdomadaire au supermarché?

Qui a envie de partager la montagne de vaisselle sale, le mètre cube de linge à repasser et la virée hebdomadaire au supermarché? (c) Muffet/Flickr

Au risque de nous décevoir, Barbara Polla rappelle, chiffres à l’appui, que la participation des hommes aux tâches domestiques croit au rythme moyen d’une minute/jour tous les ans. Dans ces conditions, il est permis d’espérer qu’à (très) long terme, le partage des « corvées » finira (peut-être) par se faire à égalité dans les foyers. Sauf que la plupart d’entre nous ne seront plus là pour le voir et en profiter.

Alors, si on essayait de partager tout de suite ce qui est agréable plutôt que ce qui est pénible, ce qui est valorisant plutôt que ce qui est abrutissant, ce qui est enrichissant plutôt que ce qui fait perdre du temps, bref « le meilleur » plutôt que « le pire »? Et qu’est-ce que « le meilleur » dans un couple, dans une famille? Les enfants, évidemment. Partageons donc enfin la parentalité!

Cessons de nous percevoir comme des « Mères Majuscules », indispensables à nos enfants (quand nous ne sommes en réalité indispensables qu’à nous-mêmes), cessons de croire qu’on s’y prend mieux pour apporter des soins aux petits, luttons contre la tentation d’exercer un « contrôle » sur tout ce qui se passe dans la maison au prétexte de vouloir le bien-être de tous…

Partageons vraiment, et souvenons-nous que partager n’est pas déléguer : le père n’est pas un parent-adjoint que la « Mère Majuscule » mandate pour certaines missions ; le père est un parent au même titre que la mère et s’il s’y prend autrement, ça ne veut pas dire qu’il s’y prend moins bien.


3. Les stéréotypes ne réussissent à personne

Oui, les pères peuvent tout faire, au même titre que les mères… Même s’ils ne font pas tout comme les mères. Les différences d’approche, de méthode tiennent au tempérament de chacun. Ce qui est plutôt bien. Mais ça tient aussi à des structures mentales genrées. Aux femmes, la douceur, la souplesse, l’empathie, les émotions et tout ce qui a trait au « caring ». Aux hommes, la fermeté, la résistance, la force de caractère, l’autorité et tout ce qui a à voir avec la performance.

Sauf que manifestement, ça ne convient plus à personne. Les femmes ont envie, et depuis longtemps déjà, de sortir des maisons, de travailler, de réussir. Elles le font d’ailleurs, souvent au prix de douloureux sentiments de culpabilité…

Les hommes expriment eux aussi leur besoin d'échapper à un modèle qui exerce sur eux une insoutenable pression (c) MiiiSH/Flickr

Mais voilà que les hommes expriment eux aussi (quoique secrètement et presque dans la honte) leur besoin d’échapper à un modèle qui exerce sur eux une insoutenable pression et les renvoie, quand ils échouent à s’y conformer, à une cruelle sensation d’incapacité.

Longtemps, la pensée féministe a considéré (à tort ou à raison), que les stéréotypes sexistes servaient les intérêts de « la classe masculine ».

Si on suit Barbara Polla, les choses ont changé et les stéréotypes constituent un pesant héritage dont, pour le coup, hommes et femmes seraient de plus en plus nombreux à préférer se passer.


4. La « violence » n’est pas (que) ce qu’on croit

Alors, on clamerait bien, en choeur mixte : « Basta les caïds! », « Halte à l’agressivité », « Vive la douceur! » Pourtant, nous dit l’auteure de Tout à fait femme, rien n’est si simple qu’il y parait.

Audacieuse Barbara Polla qui, en dépit des mises en garde de ses proches dérangés par certain chapitre de son manuscrit, persévère dans une « ode à la violence » (d’autant plus culottée qu’elle s’insère dans un chapitre sur le sexe!). Parce que dit-elle,  « la violence de nos sentiments, de nos affects, de nos désirs et de nos plaisirs est une formidable source de vie, de joie, de créativité ».

Ici, on parle de « violence somptueuse, euphorique », et de violence sans victime, bien entendu. D’une violence « sève », donc, qui laisse sa place à la puissance, à l’énergie, à la densité. Une violence humaine et positive que les femmes devraient aussi pouvoir s’autoriser. Dans leur vie (très) privée comme dans leur vie sociale et professionnelle.


5. Les femmes doivent apprendre à parler d’argent

"Tout à fait femme" de Barbara Polla, aux éditions Odile Jacob

Ce que les femmes devraient aussi se permettre davantage, c’est d’assumer de gagner de l’argent. Et d’en parler. Car l’argent n’est pas tant un tabou des combats féministes qu’un… « Oubli »!

Oubli attribuable, selon Barbara Polla, aux liens étroits de l’histoire du féminisme avec celle du socialisme. Longtemps, la question de l’égalité homme/femme a été une problématique « de gauche », presqu’exclusivement centrée sur l’accès au pouvoir politique, et marquée par le prisme idéologique d’un argent conçu comme outil de redistribution géré par l’Etat. Et non comme une valeur en soi.

Pendant ce temps, le pouvoir économique est resté aux mains des hommes. Et les femmes ne savent pas comment y faire leur place, gagner plus d’argent et assumer pleinement leur enrichissement.

Au-delà de la question de leur indispensable indépendance financière, Il est temps que les femmes apprennent à négocier (à commencer par leur salaire) et à gérer l’argent (celui des entreprises, pas seulement celui de leur foyer). Pour cela, il faut qu’elles puissent en parler, qu’elles osent en parler. Parce que conclut Barbara Polla, « Nous avons besoin d’argent pour vivre. Nous avons besoin de notre argent pour exister. »


Que l’on adhère ou pas à tout ou partie des positions prises dans l’ouvrage et même si on aurait envie de discuter ici ou là certaines conclusions de son auteure, la lecture de Tout à fait femme est une aventure aussi réjouissante que stimulante. A lire et à faire lire à toutes les femmes de bonne intelligence et à tous les hommes de bonne volonté.

Tout à fait femme, de Barbara Polla, aux éditions Odile Jacob – mai 2012

Marie Donzel



Pour aller plus loin :

– consulter l’état des lieux de l’observatoire des inégalités sur la répartition des tâches domestiques

– lire notre interview de Brigitte Grésy, à propos de son rapport sur le poids des normes dites masculines sur la vie professionnelle et personnelle d’hommes du monde de l’entreprise

– suivre le blog de Barbara Polla

– lire l’interview de Barbara Polla dans L’Hebdo au sujet de Tout à fait femme