2020 : année record de baisse des féminicides. Mais…

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Les données 2020 sur les violences intrafamiliales et les féminicides sont tombées il y a quelques semaines. Elles révèlent un recul de 40% des féminicides par rapport à l’année 2019 : l’an passé, 88 femmes (100 selon certaines sources) ont été tuées par un conjoint ou ex-conjoint ; tandis qu’elles avaient été au moins 146 l’année précédente.

Plusieurs facteurs sont invoqués pour expliquer cette baisse, dont le démarrage du déploiement des « bracelets anti-rapprochements » mais le faible nombre de poses du dispositif (8 à fin décembre 2020) laisse dubitatives les associations de lutte contre les violences faites aux femmes. Néanmoins, le ministère de la justice a promis une accélération de la mise en œuvre de la mesure visant à éloigner les conjoints violents de leur (ex)partenaire.

Certaines voix attribuent plutôt la réduction des féminicides à la croissante médiatisation du fléau qui pourrait d’une part avoir encouragé des victimes de violences conjugales à se signaler auprès des autorités, elles-mêmes mieux formées à l’accueil de la parole des victimes, et d’autre part conscientisé les entourages proches (voisinage, collègues…) davantage prompts à intervenir pour secourir une femme en détresse.

Il faut toutefois apporter des nuances à ces pistes explicatives, car si le nombre de féminicides a chuté en 2020, celui des cas de violences conjugales a explosé. Selon les données gouvernementales présentées à la presse début janvier 2021, le second confinement a vu une hausse de 60% de signalements pour atteintes physiques, sexuelles et psychologiques envers les femmes au sein du foyer. Cette augmentation inquiétante vient après une hausse de 40% déjà constatée lors du premier confinement. L’ONU stabilise pour l’ensemble de l’année 2020 un chiffre de croissance de 30% des violences conjugales en France.

Les efforts de communication de l’État, dès le début de la crise sanitaire, sur le risque aigu d’agressions au sein des foyers, ainsi que la diversification des solutions pour se signaler en tant que victimes (par téléphone au 3919, dispositifs d’alerte en pharmacie et dans certains commerces)  peuvent avoir produit un effet d’amplification statistique : la MIPROF (mission interministérielle pour la protection des femmes victimes de violences et la lutte contre la traite des êtres humains) souligne et salue un « effet libération de la parole » directement lié aux messages de prévention et à la communication sur les dispositifs d’accompagnement. Cela donne à penser qu’une partie des chiffres témoignant de l’explosion des violences conjugales pendant l’année 2020 procède en partie de la mise en lumière de situations préexistantes à la crise sanitaire.

Néanmoins, la promiscuité forcée, dans des logements souvent trop exigus pour accueillir 24h/24 les activités de plusieurs individus, l’anxiété induite par la situation sanitaire, le désarroi quant à un avenir incertain, la privation d’espace-temps d’autogestion des émotions constituent vraisemblablement un terreau favorable à la conflictualité dans les familles… Et au passage à l’acte de certains, dans un environnement socio-culturel qui sanctuarise la frontière entre l’espace public où la règle collective s’applique et l’espace privé réputé être celui de la liberté de faire ce qu’on veut chez soi.

Une frontière depuis longtemps mise en cause par les acteurs de la lutte contre les violences intrafamiliales, mais qui a littéralement volé en éclat avec le confinement. Les DRH sont confronté·e·s à une situation inédite, avec la massification du travail à distance : autant de lieux de travail que de collaborateurs/collaboratrices… Sans que cela ne rende caduque leur devoir d’assurer l’intégrité physique et psychique de leurs employé·e·s. Plusieurs entreprises ont donc dû prendre à bras le corps la question des violences intrafamiliales en même temps que celle des équipements informatiques, de l’ergonomie de l’home office et des problématiques de management à distance ou d’isolement relationnel.

Certaines entreprises y étaient préparées, sans doute les plus matures en termes d’enjeux de conciliation vie professionnelle/vie privée et de prévention des risques psycho-sociaux : elles avaient déjà mis en place des lignes téléphoniques anonymes et instauré des dispositifs d’accompagnement (y compris solutions de relogement) pour soutenir des salarié·e·s en détresse dans leur vie personnelle. D’autres ont été un peu plus prises au dépourvu quand la question du travail à distance ne s’est pas seulement posée en termes de « bosser sur la table de la cuisine » ou « comment faire pour éviter que le chat s’invite pendant la visio » mais dans la dimension du sentiment de sécurité des salarié·e·s.

Des solutions ont pu être trouvées pour que les personnes souffrant d’un télétravail les exposant à l’agressivité de leur entourage le plus proche puissent échapper au huis-clos familial : accueil dans les locaux (éventuellement assorti d’une attestation formelle de l’employeur garantissant que la mission exigeait la présence sur site), accès facilité à des espaces de coworking, renforcement des équipes assurant la « mission sociale » et le suivi psychologique dans l’entreprise pour orienter les (potentielles) victimes vers les autorités et/ou les associations compétentes pour les aider…

Ainsi, il ressort comme leçon de cette crise sanitaire, entre autres questions à approfondir pour rendre le « pendant » supportable et construire un « après » désirable, que la question vie pro/vie perso ne saurait s’arrêter aux frontières de la garde d’enfants ni la QVT aux promesses d’un cadre de travail conforme et agréable, mais qu’elle interroge en profondeur le rôle de l’entreprise dans les grands sujets de société, dont les inégalités femmes/hommes dans la sphère privée et les violences qu’elles peuvent, parfois, entraîner.

Marie Donzel, pour le webmagazine EVE

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