La place des femmes dans le « care »

Noémie Messéan Actualité, Dernières contributions, Egalité professionnelle, Responsabilité Sociale

Longtemps, on a appelé cela « les soins », en limitant l’approche aux secteurs médicaux et paramédicaux. Désormais, avec la notion de « care », le champ de la « sollicitude » (traduction communément admise de « care ») s’étend à toute forme de relation qui responsabilise les individus quant au bien-être d’autrui. Un vrai boulot de femme, ça ! Ironie mise à part, quelle est la place réelle des femmes dans ce qui est à la fois une éthique, un secteur économique, une galaxie de métiers, un florilège de compétences et surtout, surtout un enjeu d’avenir ?

Aux origines du « care », une philosophe féministe

C’est à la psychologue et philosophe Carol Gilligan que l’on doit le concept de « care » au sens moderne. La notion apparait dans l’ouvrage Une voix différente, paru en 1982. Sous sa plume, il désigne une éthique, c’est-à-dire une vision des dilemmes moraux et des solutions pour les résoudre.

De façon parfaitement assumée, Gilligan entend contester la prééminence du modèle de Kohlberg, lequel fait reposer la morale sur le sens de la justice et l’appropriation de la règle. Pour Gilligan, cette définition de la réponse morale par la norme exclut celles et ceux qui ne sont pas à la table des négociations (à commencer par les femmes) quand on écrit la règle, quand on définit le bon et le juste. Il faut donc remonter d’un cran, avant les institutions et les textes, pour trouver le référentiel qui doit guider nos actions.

Elle suggère de repartir de ce qui fait le socle d’un collectif : notre capacité à prendre soin les un·e·s des autres, au-delà des seules nécessités de la survie et de la reproduction de l’espèce. L’anthropologie lui donne raison : toutes les sociétés humaines produisent des solidarités et mettent en place des solutions pour répondre aux besoins des plus vulnérables. Cette faculté humaine ne procède pas, dit la philosophe, d’un utilitarisme mais d’une disposition pour la sollicitude. C’est cela qu’elle appelle le « care » : une attention constante pour l’autre, pour la communauté, pour l’environnement.

Les femmes, mieux câblées pour le « care » ?

L’ouvrage de Gilligan n’a pas été très bien reçu à sa parution. En positionnant les femmes parmi, sinon les vulnérables du moins parmi les populations défavorisées par la règle et en présentant l’éthique du « care » comme plus à même de reconnaître la valeur créée par les femmes, son propos est taxable d’essentialisme.

Le « care » serait-il une compétence et une valeur intrinsèquement féminines ? La féminisation massive des métiers fortement demandeurs d’esprit « care » semble, au premier regard, confirmer cette hypothèse : plus de 97% des auxiliaires de vie & assistant·e·s maternel·le·s sont des femmes ; plus de 97% des secrétaires et assistant·e·s ; 96% des assistant·e·s sociales·aux ; 94% des aides à domicile ; 90% des aides-soignant·e·s ; près de 88% des infirmier·e·s ; 85% des enseignant·e·s du premier degré…

Pour éclairer ces chiffres, on invoque volontiers des effets de socialisation genrée qui, favorisent l’orientation des jeunes filles vers ce type de professions et découragent les hommes de les embrasser. Mais il faut aussi, avec l’historienne Marie-Françoise Collière, penser à l’échelle du temps long la conversion d’une fonction sociale informelle en métier appelant des compétences professionnalisées, des protocoles, des droits et bien entendu de la valorisation. Dans son célèbre ouvrage Promouvoir la vie. De la pratique des femmes soignantes aux soins infirmiers, la chercheuse et militante de la cause des femmes soignantes met en évidence une imparfaite considération des professions du « care ». Ces professions sont davantage considérées comme une extension des fonctions maternelles dans le monde du travail qu’en métier à part entière, impliquant la mise en œuvre de compétences (techniques et sociales) et induisant une rémunération indexée sur la valeur produite.

Ainsi, l’immense majorité des métiers du « care » sont rétribués au salaire minimum, indemnisant le temps de travail mais ne prenant en compte ni les difficultés, ni la technicité, ni la valeur ajoutée de ce travail. La donne pourrait cependant changer avec l’accroissement des besoins de personnel dans ces métiers : dans sa dernière étude sur les métiers de demain, la DARES évalue une croissance de 18% des besoins de main d’œuvre dans les métiers d’infirmier·e·s et sages-femmes à pourvoir ; autant pour les aides à domicile. Les seuls métiers qui devraient connaître un plus haut niveau de tension sont ceux de l’ingénierie informatique et industrielle. Et de la même façon que les secteurs demandeurs de main d’œuvre formées en sciences et nouvelles technologies ne pourront se passer des femmes ; ceux du « care » devront bien trouver des voies pour attirer aussi les hommes. Il faudra donc sans doute, dégenrer la perception de ces métiers de façon à ce que les hommes aussi puissent s’y projeter.

Dégenrer le « care »… Et le valoriser

Plus de mixité dans le « care », c’est une nécessité au cœur des transformations économiques et sociales d’aujourd’hui et de demain. Cette mixité, c’est celle des effectifs dans les métiers du « care », celle des gouvernances qui ne peuvent plus prendre de décisions sans intégrer la dimension du « care », celle de nos pratiques au quotidien quand face aux défis environnementaux, à l’affaiblissement des démocraties ou au creusement des inégalités, on ne peut plus compter que sur la moitié de l’humanité pour réparer par le « care » ce que détruisent les activités destructrices des équilibres.

Le « care » nous appartient à tou·te·s et pour que cela soit effectif, il va falloir le sortir du piège de la valence différentielle des sexes. Cette valence différentielle, théorisée par Françoise Héritier, met en évidence que quand un champ de l’activité humaine se féminise, il se dévalorise. Et il suffit de poser face à face les chiffres de la féminisation des fonctions « care » avec les niveaux moyens de rémunération dans ces métiers pour constater cette fâcheuse corrélation. Le « care », ça ne paie pas. Le « care », c’est souvent du travail sous-payé, c’est parfois du travail gratuit. Les tâches domestiques et familiales en sont l’exemple le plus frappant. Ces tâches, assurées encore à plus de 70% par les femmes, dont le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz évalue l’équivalent en production de richesse à 30% du PIB mondial. Et l’économiste de nous inviter à remettre du bon sens (et au passage, de la justice) dans nos choix d’indicateurs de création de valeur.

Combien de temps pourrons-nous encore considérer que nous faisons de la « performance » en mesurant ladite « performance » avec des instruments qui sous-estiment voire invisibilisent ce qui contribue à préserver les ressources, à élever les générations futures, à soigner, à humaniser, à protéger, à pacifier… Combien de temps pourrons-nous encore considérer que nous faisons de la « performance » sans regarder en face que notre façon de considérer la « performance » s’accommode de 734 milliards de personnes extrêmement pauvres sur la planète (et selon les projections de la Banque mondiale, il devrait y en avoir 70 millions de plus d’ici 2030), dont plus de 60% sont des femmes ?

Dégenrer le « care », c’est ne pas seulement répondre à un enjeu d’égalité femmes/hommes, c’est poser la question qui nous intéresse tou·te·s de ce qu’est vraiment la richesse et y apporter des réponses sensées, ensemble.

 

Marie Donzel, pour le webmagazine EVE